Médias

La Slovaquie veut resserrer l’étau autour de la presse

Un an après la mort du reporter d'investigation Jan Kuciak, deux amendements examinés ce mardi au parlement veulent détériorer le statut des journalistes

Il y a un an, Jan Kuciak (journaliste du groupe Ringier Axel Springer) était assassiné alors qu’il enquêtait sur la corruption en Slovaquie. Après ce drame, qui a bouleversé le pays, la ministre de la Culture, Lubica Lassakova, promettait d’améliorer les conditions de travail des journalistes sur place. Pourtant, deux amendements, qui seront examinés ce mardi, semblent aller dans l’autre sens. Et les conditions de travail des journalistes se détériorent.

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Promesses vaines

La ministre de la Culture promettait de garantir «la position spéciale des journalistes et la protection de leurs sources, de poursuites pénales injustifiées pour diffamation». De nombreuses personnes ont cru à sa proposition et ont rejoint un groupe de travail conçu pour proposer des modifications législatives. Sauf que les promesses sont restées vaines, et les représentants de la coalition ont ignoré ses recommandations. Pire, Robert Fico, l'ex premier ministre du Smer-SD (populiste, principal parti de la coalition au pouvoir) qui a dû démissionner dans la foulée de l'assassinat de Jan Kuciak l'année dernière, souhaite durcir le droit de réponse. En décembre 2018, il menaçait les journalistes de le faire réintroduire dans le Code de la presse. Depuis, ses intentions se sont matérialisées dans un projet d’amendement du Code de la presse slovaque.

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Extension du droit de réponse

Le projet de Miroslav Ciz and Dusan Jarjab, deux ténors du Smer-SD, ambitionne de durcir la législation en vigueur. Jusqu’à présent, le droit de réponse pouvait être demandé quand des faits faux, incomplets et mensongers avaient été publiés. Les deux députés proposent que le droit de réponse puisse être systématiquement demandé, même si les faits sont vrais et vérifiés.

Le président du parlement, Andrej Danko, du Parti national slovaque, est lui aussi favorable à cette extension, souhaitant que le droit de réponse s'applique aussi aux commentaires et aux éditoriaux ou articles d’opinion. En pratique, toute personne, y compris le personnel politique, pourrait exiger une réponse à toute information publiée. Si les médias refusent de publier cette réponse, ils seraient contraints de payer une indemnité financière pouvant aller jusqu'à 5000 euros. Un autre député du Parti national slovaque de Danko souhaite même la création d’un organe étatique. Cet ancien journaliste propose de créer un «conseil de presse d’Etat» qui disposerait de pouvoirs exécutifs et exercerait un contrôle sur les journalistes de la presse écrite.

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Pour justifier ces mesures répressives à l’égard des journalistes, les politiciens au pouvoir affirment que les médias leur sont hostiles. Selon eux, les journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent, sans que les politiciens disposent d’un outil efficace pour se défendre. En réalité, la liberté des journalistes slovaques est beaucoup plus limitée. Les journalistes sont soumis aux principes du Code pénal, tout en étant bien plus exposés que les citoyens lambda. Ils ne disposent pas de protection particulière. S’ils diffusent de fausses informations, ils seront entièrement responsables.

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Pas un besoin urgent de la société

L’Association slovaque des éditeurs de presse rejette quant à elle ce projet d’amendement: «Il n’y a aucun argument valable susceptible de justifier une modification du droit de réponse, écrit-elle dans un communiqué. Nous ne connaissons aucun cas où un homme politique ne se verrait pas offrir un espace de réponse pertinent. Au contraire, les politiciens sont souvent réticents à répondre aux questions qu’ils reçoivent, comme les hauts fonctionnaires et des représentants du Smer-SD».

Pour l’association, «ces propositions ne répondent pas à un besoin urgent de la société. Il s’agit d’une manifestation d’égoïsme et d’un effort délibéré pour restreindre les droits fondamentaux des citoyens slovaques de la part de certains hommes politiques qui se sentent lésés.» Quant à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, elle estime qu'«accepter cet amendement serait envoyer un mauvais signal pour la liberté de la presse». Un danger également pointé par le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias.

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