Le conseiller fédéral Moritz Leuenberger et le président tunisien Ben Ali vont-ils se serrer la main, ce soir, lors de la cérémonie de clôture du Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI)? Vont-ils seulement échanger un regard? Les étincelles qui naissent à chaque interaction entre les deux délégations ont animé la journée des participants au SMSI. Depuis le discours du président de la Confédération Samuel Schmid, mercredi, à l'ouverture de la conférence onusienne, la tension ne cesse de grandir entre les deux pays.

Samuel Schmid est devenu une sorte de pop star pour la société civile tunisienne réprimée par le gouvernement. Son intervention, première réprimande officielle envers Ben Ali sur sol tunisien, a provoqué danses spontanées dans la rue et cris de joie, a rapporté une responsable d'une ONG helvétique.

Faut-il interpréter la série d'événements intervenus dans la journée d'hier comme des mesures de rétorsion envers le seul gouvernement qui a ouvertement fait des reproches à la Tunisie au sein de l'assemblée onusienne?

Moritz Leuenberger, ministre des Télécommunications et chef de la délégation helvétique à Tunis, s'attendait à parler quinze minutes en séance plénière, selon ce que stipulait le protocole. Avant qu'il ne monte sur le podium, on lui a signifié que son temps de parole était réduit de deux tiers. «Après quatre minutes, a-t-il dit à la presse hier, le voyant rouge signifiant que l'orateur doit conclure clignotait déjà.» Le conseiller fédéral a raccourci son discours en supprimant un paragraphe final qui parlait des droits à la libre expression des citoyens. «Si vous pensez que j'ai abrégé mon intervention pour des raisons politiques de ma part, vous vous trompez», dira-t-il plus tard La version complète a été publiée sur le site officiel de la Confédération.

Le site internet de Swissinfo, lui, semble payer son lien avec les autorités helvétiques qui le financent: il était, hier, impossible d'accéder à ses articles depuis la Tunisie, comme plusieurs expériences l'ont prouvé. Cette censure fait écho à celle qu'a subie Samuel Schmid mercredi. La télévision tunisienne, qui diffusait la cérémonie d'ouverture en direct, a en effet coupé sa retransmission alors que le conseiller fédéral parlait. Une seule de ses allusions directes au régime de Ben Ali a passé à l'antenne avant que la retransmission ne soit coupée.

Hier toujours, alors que les interventions policières hors de l'enceinte du SMSI allaient decrescendo depuis deux jours, une délégation d'Amnesty International a été empêchée par des policiers de rendre visite à des activistes des droits humains.

Dans ce contexte, la conférence de presse que donnait hier Moritz Leuenberger était pour le moins attendue. Personne n'a été déçu. Dans les questions de plusieurs journalistes africains (pas uniquement tunisiens), la Confédération est apparue comme une «donneuse de leçons» plus prompte à attaquer les pays «qui font ce qu'ils peuvent pour s'en sortir» qu'à s'autocritiquer, elle qui couve dans ses coffres-forts l'argent des dictateurs de la planète. Bouillonnantes, maladroites, partisanes, ces questions rappelaient qu'une conférence onusienne est une maison transpercée par la relativité des points de vue.

«Conviction profonde»

Moritz Leuenberger a ensuite fait une entrée spectaculaire dans la salle de presse, suivi par une caméra tunisienne qui courait derrière lui. Aux micros que les médias internationaux étaient venus lui tendre, le conseiller fédéral a déclaré, après avoir pris soin de dire que la Confédération approuvait la création du forum lié à la gouvernance d'Internet, qu'il n'était «pas prêt à taire une conviction profonde pour éviter une crise diplomatique».