Il aurait sans doute préféré attendre le premier anniversaire de son élection pour s’exprimer. Las. Face au conflit social à la SNCF, et dans le climat d’incertitude que devrait attiser l’évacuation policière en cours de la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes, Emmanuel Macron a pris les devants. Il sera jeudi, à la mi-journée, l’invité spécial du fameux journal télévisé populaire de Jean-Pierre Pernaut sur TF1, en direct d’une école de l’Orne. Et dimanche soir, le président français sera interviewé sur BFMTV, la radio RMC et le site Mediapart, dans le cadre d’une émission spéciale diffusée en direct à partir de 20h35. Pourquoi cette semaine est-elle décisive? Explications.

■ Emmanuel Macron est resté jusque-là en retrait sur le front intérieur

Le président français a laissé monter au créneau son premier ministre, Edouard Philippe, issu de la droite. Une attitude fidèle à l’esprit de la Constitution, qui laisse ce dernier «gouverner». Mais l’on imaginait mal qu’Emmanuel Macron continue de se taire, alors que les grévistes de la SNCF martèlent que l’intention de l’Elysée est de démanteler le service public. Difficile, aussi, pour le chef de l’Etat français de ne pas prendre la parole alors que près de 2500 policiers ont entamé ce lundi l’évacuation par la force de la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes, cette commune sur laquelle devait s’implanter le futur aéroport de la région nantaise, finalement abandonné en janvier. A chaque fois, c’est la volonté de réforme présidentielle qui est en cause.

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Coïncidence de calendrier: Emmanuel Macron sera sur le plateau de TF1 jeudi au moment même où le Tribunal correctionnel de Paris rendre son jugement à l’issue du procès de Tarnac, sur ce groupe de militants de l’ultra-gauche accusé entre autres d’avoir, en 2008, tenté d’interrompre le trafic des TGV. L’échéance de la première année de présidence est par ailleurs en arrière-plan. L’an dernier, à la même époque, le candidat Emmanuel Macron voguait vers son succès au premier tour de la présidentielle. Il lui faut maintenant commencer à dresser le bilan de ces douze mois, en sachant qu’il a toujours annoncé vouloir concentrer les réformes sur les deux premières années de son quinquennat, pour ne pas tomber dans le piège de l’enlisement version François Hollande. François Hollande qui, justement, publie un livre de mémoires ce mercredi, à la veille de l’intervention télévisée de son successeur.

■ Emmanuel Macron doit désamorcer les crises en cours

La principale crise est bien sûr celle de la SNCF, avec cette grève «perlée» prévue jusqu’à la fin juin, et qui pourrait peut-être durer au-delà. Pour l’heure, l’unité syndicale demeure, autour de la CGT. Il faut donc que le président français démontre à l’opinion que les concertations promises avec les cheminots ne sont pas un vain mot, et que la réforme de leur statut s’insère dans un projet plus large. C’est cette semaine que le débat doit s’engager à l’Assemblée nationale sur le texte de la future réforme, qui passera par des ordonnances législatives pour accélérer la procédure. Emmanuel Macron acceptera-t-il de modifier cela? Va-t-il proposer une reprise de la dette abyssale de la SNCF par l’Etat? Il lui faut avoir des annonces en réserve, s’il veut éviter la montée des colères sociales.

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Le risque, en effet, est que les cheminots réussissent, dans la durée, à agréger d’autres luttes et colères à leur combat. Plusieurs universités bouillonnent, alors qu’approche le cinquantième anniversaire de la révolte étudiante de mai 1968. La réforme des retraites annoncée pour 2019 fait peur aux classes populaires et aux classes moyennes. Le malaise est réel dans les hôpitaux et les maisons de retraite, en raison des pénuries de personnel. La bonne santé économique du pays, avec une croissance de 1,9% en 2017, ne se traduit toujours pas dans les faits, et les réformes fiscales, comme l’abrogation partielle de l’impôt sur la fortune, ont laissé un goût amer. Le président peut-il, en s’exprimant jeudi, désamorcer ces crises? Pas sûr. Le décor, dans une école, est très médiatique. Le choix de Jean-Pierre Pernaut comme intervieweur aussi. Le plus probable est qu’Emmanuel Macron, également occupé à recevoir cette semaine le prince héritier saoudien et à organiser avec Donald Trump une riposte aux nouvelles attaques chimiques présumées de la part du régime syrien, va chercher à gagner du temps. Il sait que l’opinion française n’a pas encore tourné le dos aux réformes. Mais il doit démontrer que celles-ci ne sont pas seulement à l’avantage d’une catégorie sociale.

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■ Emmanuel Macron doit trouver de nouveaux mots pour expliquer son action

La pédagogie du président français est reconnue. Emmanuel Macron aime expliquer, dans la durée. Il aime parler longtemps, et le format de la mi-journée peut donc lui convenir assez bien. Son problème est celui des mots utilisés. Ce chef de l’Etat a toujours eu de la peine, lorsqu’il était ministre de l’Economie, puis candidat, à trouver les expressions justes face aux électeurs populaires en colère. On se souvient des remarques blessantes faites au sujet des ouvrières bretonnes au tout début de son mandat ministériel.

Un récent accrochage, devant les caméras, avec une infirmière en colère a fait le tour des réseaux sociaux. Emmanuel Macron a une force de conviction qu’il aime exposer lors de confrontations directes avec les mécontents. Il est tenace. Mais c’est cette fois la France qu’il doit prendre à témoin. Un an après son élection, il lui faut prouver que la barre de son gouvernement n’est pas résolument à droite. Il ne peut pas seulement parler de dette, ou d’importance des réformes économiques. Il doit démontrer qu’il est aussi un président à l’écoute. Difficile, pour un locataire de l’Elysée habitué surtout à donner des impulsions et des leçons.