France

La SNCF sera réformée à grande vitesse

Le gouvernement français a dévoilé lundi son plan de réforme des chemins de fer. Il passera par des ordonnances et par l’abandon des avantages sociaux des cheminots. Le tout d’ici à l’été prochain

Le vocabulaire avait été rodé l’an dernier, lors de la réforme menée à bien du Code du travail. Pour aboutir à la transformation de la Société nationale des chemins de fer (SNCF), le gouvernement français procédera par «ordonnances» et après une période de «concertation». En clair: le débat parlementaire sur le futur projet de loi portant réforme de l’entreprise sera réduit au strict minimum. Et les syndicats auront juste deux mois (entre la mi-mars et la mi-mai) pour faire entendre leurs revendications.

Le «pacte ferroviaire» proposé lundi par le premier ministre, Edouard Philippe, ressemble donc au lancement du TGV: oui à une étude préalable poussée pour en redessiner les contours, mais non à toute négociation-obstruction qui pourrait l’amener à réduire sa vitesse. Le cap fixé est celui d’une transformation de la SNCF bouclée avant l’été.

Pas privatisée mais...

Le passage à l’acte gouvernemental, sur le dossier de la SNCF, intervient deux semaines après la publication du rapport Spinetta qui proposait, entre autres, la fermeture de lignes rurales et laissait la porte ouverte à une éventuelle privatisation.

Résultat: un plan présenté comme l’unique chance pour l’entreprise de 150 000 employés de continuer à assurer sa mission de service public et à offrir aux usagers les dessertes et les tarifs appropriés. La SNCF, qui fêtera ses 80 ans le 12 mars (l’entreprise a été créée en 1938, dans la foulée du Front populaire), ne sera pas privatisée, mais deviendra une «société nationale à capitaux publics au sein de laquelle l’Etat conservera des parts incessibles». La porte vers une ouverture de ce capital est entrebâillée…

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La réforme, selon le premier ministre, ne sera pas «celle des petites lignes» mais une remise à plat généralisée. Le fameux «statut des cheminots» sera abandonné pour les futurs embauchés, tandis que ceux qui en bénéficient conserveront leur «contrat moral» avec l’Etat. La question de la dette astronomique de l’entreprise – plus de 45 milliards d’euros –, due largement au programme TGV, sera traitée par «des efforts partagés» entre celle-ci et les pouvoirs publics. Le programme d’investissement massif d’une quarantaine de milliards d’euros dans le rail consenti en 2017 – «10 millions d’euros par jour pendant dix ans», a précisé Edouard Philippe – sera maintenu.

Une manifestation de grande envergure 

Cette proposition de réforme à grande vitesse a évidemment été accueillie comme un coup de massue par les principaux syndicats des chemins de fer, tels la CGT et Sud-Rail, une formation à bien des égards encore plus radicale. Quelques heures avant les annonces du premier ministre, Jean-Claude Mailly, patron de Force ouvrière (peu représenté à la SNCF mais très puissant dans la fonction publique) qualifiait de «lignes rouges» le possible recours aux ordonnances, mettant en garde contre une très forte mobilisation lors de la journée de grève du 22 mars, qui verra toutes les catégories de fonctionnaires et les cheminots manifester ensemble.

La CGT-Cheminots, premier syndicat à la SNCF, envisage «un mois de grève» pour «faire plier le gouvernement». La CFDT (4e syndicat) propose une «grève reconductible à partir du 14 mars». L'Unsa (2e) veut aussi une grève. «Un mouvement dur», prévient SUD-Rail. Ces quatre syndicats représentatifs se retrouveront mardi après-midi pour discuter d'une réponse commune.

Vu le calendrier présenté par l’exécutif, qui prévoit l’adoption des principes clés de la réforme d’ici à l’été, les syndicats ont l’obligation d’agir vite, dès les premières rencontres avec la ministre des Transports, Elisabeth Borne, priée de proposer au parlement un projet de «loi d’habilitation» (pour autoriser le gouvernement à procéder par ordonnances) d’ici à la mi-mars.

Défendre les usagers

Pour le gouvernement français, l’enjeu du bras de fer à venir sur la SNCF est double. Il y a d’abord, pour Emmanuel Macron – resté jusqu’ici en retrait – et Edouard Philippe (venu de la droite), un enjeu personnel. Ce dernier, longtemps homme lige d’Alain Juppé, sait ce qu’il en a coûté à son mentor en 1995 d’avoir jeté les cheminots dans la rue avec son plan de réforme des retraites alors qu’il dirigeait le premier gouvernement du quinquennat Chirac. La France avait frôlé le chaos. L’Elysée avait reculé. Et Juppé avait été politiquement blessé à mort. Un scénario identique, treize ans plus tard, scellerait l’espoir du quinquennat réformateur porté par les deux hommes.

Le deuxième enjeu, pour le pouvoir, est sociétal. A travers la SNCF, dont l’endettement est le fruit des décisions stratégiques contestables de l’Etat propriétaire ces vingt dernières années, se pose la question du futur modèle français des chemins de fer, et de la défense des usagers contre les corporatismes des employés.

L’entreprise, qui doit fournir des propositions d’ici à deux semaines, devra en effet se prononcer sur ses priorités, comme les dessertes des métropoles, et sur la répartition croissante des rôles entre trains et bus. Le «big bang» annoncé va dès lors bien plus loin que la question des statuts. Il s’agit de savoir comment la France peut sortir le rail de la faillite dans laquelle l’ont plongé les tâtonnements et les peurs des gouvernements successifs.

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