Article publié le 27 avril 2015. 

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Le titre de son dernier livre résume – ponctué quand même d’un point d’interrogation – le pessimisme de Michel Rocard. Pas de surprise. A 84 ans, l’ancien premier ministre de François Mitterrand (1988-1991) ne cesse de mettre en garde sur les risques d’une société tout entière livrée aux mains du marché, à la spéculation et à la surconsommation.

Celui qui aime à se décrire aujourd’hui comme un «oiseau rare, isolé et sans relation» refuse de commenter l’actualité gouvernementale française, ou les batailles de courants qui font de nouveau rage au sein du Parti socialiste, comme au temps de l’homérique congrès de Metz qui, en 1979, vit François Mitterrand l’emporter sur la «deuxième» gauche sociale-démocrate qu’il incarnait alors aux côtés de Pierre Mauroy. Mais son décryptage aigu de l’actualité politique montre qu’il continue d’en suivre tous les méandres. Entretien au long cours, dans ses bureaux parisiens voisins de ceux de son vieil ami l’homme d’affaires Henry Hermand, soutien financier de longue date de la presse de gauche française.

Le Temps: Vous défendez à nouveau avec vigueur, dans votre ouvrage, les mérites de «la social-démocratie» et d’une économie de marché régulée. Sauf qu’en France aujourd’hui, le terme a presque disparu pour faire place à un autre concept: le «social-libéralisme» incarné, notamment, par le jeune ministre de l’Economie, Emmanuel Macron. Etes-vous «social-libéral»?

Michel Rocard: Non. Je reste social-démocrate et je veux réexpliquer pourquoi. J’ai toujours défendu l’économie de marché au nom de la liberté, alors qu’une partie du Parti socialiste français, tout au long de son histoire, a préféré la rejeter. Je ne me reconnais pas, en revanche, dans cette confusion qu’est pour moi le «social-libéralisme à la française» car elle soustend l’idée que le marché et les entreprises ont vocation à fixer les normes. Je crois au contraire au partage des tâches. D’un côté, une puissance publique qui exerce un pouvoir régulateur. De l’autre, des entreprises fortes au sein desquelles ceux qui travaillent occupent une place déterminante. Je redoute que, derrière ce terme «social-libéralisme» se cache un socialisme évanescent, et des entreprises de plus en plus faibles, happées par la finance. Je m’étonne d’ailleurs qu’en France, le libéralisme soit seulement considéré sous son angle économique. La tradition libérale, dans le monde anglo-saxon, est une tradition morale issue de l’esprit des Lumières. Elle véhicule l’idée que la liberté a des limites. Je le redis: social-démocrate oui, social-libéral non.

– La social-démocratie que vous incarnez est pourtant à la peine en Europe. Les électeurs boudent cette gauche jadis «moderne» que vous avez longtemps incarnée. Elle recule face à la droite et aux populismes. Pourquoi?

– Ces difficultés électorales, dans la plupart des pays de l’Union européenne, sont le reflet d’une crise de société. L’opinion hésite devant une économie de marché en crise face à laquelle la gauche n’est pas en mesure de réaliser la promesse de plein-emploi qui a été sa raison d’être. Je date précisément ce tournant de 1972, à partir du moment où la croissance européenne a commencé à ralentir. Peu à peu, un nouveau défi s’est imposé: celui de la précarité. On le voit bien aujourd’hui, y compris dans les pays européens où le chômage est plus bas qu’en France. Les emplois précaires, mal rémunérés, se multiplient. Il en résulte une angoisse profonde et une colère qui alimente les populismes. La gauche sociale-démocrate s’est construite pour lutter contre ces fractures. En vain. L’émiettement politique et parlementaire est aujourd’hui la règle. La démocratie en sort victime.

– Pour beaucoup d’observateurs étrangers, la France est en crise, pas seulement sur le plan économique, mais aussi social, politique. Vous confirmez?

– La France souffre de plusieurs maux. Le premier est la convergence, de moins en moins fréquente, entre les apporteurs de projets industriels et les apporteurs de capitaux. Ce qui était la règle pendant une bonne partie de la Ve République. Le second est l’exclusion progressive des salariés de leur propre entreprise, et l’instabilité croissante de l’actionnariat, phénomène que l’on peut constater partout dans le monde. Le troisième est la réticence, toujours réelle, qu’ont les politiques français à parler et à s’occuper d’économie sur le long terme. C’est encore le cas pour une bonne moitié du PS français. Or c’est sur ce front-là que tout se joue! Autre facteur d’exacerbation: le système médiatique. Il tue, avec son souci d’immédiateté, la complexité et la capacité à comprendre et à prévoir. Mais ce dernier danger concerne toute la société occidentale, de loin pas la France seule.

– Votre dernier livre analyse avec inquiétude les évolutions de la société occidentale, qui, pour vous, est en train de se «suicider». Est-ce à dire que, face aux puissances émergentes, notamment asiatiques, la partie est perdue?

– L’Asie est à la croisée des chemins. Elle court à mon sens les plus grands dangers si elle continue de se rallier à toute allure au capitalisme non contrôlé et le plus débridé. L’on voit bien, déjà, la menace de bulle immobilière qui pèse sur la croissance chinoise. Si les pays asiatiques veillent, en revanche, à ne pas sacrifier leurs traditions, et à privilégier la production de biens et de services sur la recherche du profit financier immédiat, ils peuvent éviter le pire. Un élément déterminant sera le poids futur de l’Inde qui, malgré sa spécificité culturelle, est dirigée par une élite qui pense à la manière occidentale.

– L’Europe est en péril?

– Les pays européens ont deux armes dans cette grande tourmente mondiale. Ils sont encore hantés par le souvenir des guerres qui ont sans cesse jalonné leur histoire. Et ils croient à la nécessité de normes, ne serait-ce que pour maintenir la protection sociale. La façon de penser américaine me rend beaucoup plus inquiet: cette hystérie antiétatique, anti-règle incarnée par le Tea Party. Elle peut engendrer les pires violences.


«Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité?», Ed. Flammarion.