«Je veux devenir ministre-présidente», répète-t-elle depuis six mois. Peu importe qu'elle s'exprime dans un talk-show télévisé ou devant un parterre de camarades dans l'arrière-salle d'un café du sud de l'Allemagne: elle est elle-même, toujours fraîche, pétillante, impertinente et confiante. Le jour de vérité approche pour Ute Vogt. Nouvelle coqueluche des socialistes allemands, elle ambitionne de faire tomber le chef du gouvernement du Bade Wurtemberg, Erwin Teufel. Elle a 36 ans, il en a 61. Elle a forcé les portes du Bundestag il y a deux ans; il est l'homme fort de sa région depuis 10 ans. Le verdict sortira dimanche des urnes de ce Land frontalier de la Suisse, réputé pour être un bastion du conservatisme allemand.

La jeunesse ambitieuse contre l'usure du pouvoir: le duel ne manque pas de sel. Son issue est devenue incertaine quand des sondages, il y a un mois, ont crédité le SPD de 35% des intentions de vote. Un tel résultat (+10 points par rapport à 1996) pourrait faire éclater l'alliance entre la CDU et les libéraux du FDP. L'hypothèse d'une coalition rouge-jaune-verte (socialistes, libéraux et écologistes) est même évoquée. Une défaite de la CDU aurait des conséquences nationales majeures: le gouvernement du chancelier Schröder (SPD-Verts) retrouverait une majorité à la Chambre des Länder (le Bundesrat), où le Bade Wurtemberg, avec 6 fauteuils, est un des Länder les mieux représentés, eu égard à ses 10millions d'habitants.

La direction nationale du SPD se mobilise pour forcer le succès dans ce Land où les socialistes sont des éternels perdants.

Gerhard Schröder ne s'est jamais autant rendu dans la province souabe. Le chancelier remplit les salles, comme c'était encore le cas jeudi soir. Il ne boude pas son plaisir à chaperonner Ute Vogt dans des meetings spectaculaires, selon une recette éprouvée lors de son propre triomphe national en 1998. La CDU est empruntée: elle ne sait pas trop comment contrecarrer cette challenger imprévue.

Erwin Teufel défend son bilan comme un comptable: le chômage, 5,2%, est le plus bas du pays; l'économie est florissante; le Land est le plus riche d'Allemagne; ne vient-il pas encore d'engranger des milliards de marks en vendant ses participations dans des banques et des sociétés électriques à la faveur de fusions parfaitement négociées? Il promet 5000 nouveaux postes d'enseignants et des constructions scolaires pour des centaines de millions de marks. A ces déclarations aux accents technocratiques, Ute Vogt réplique en évoquant avec simplicité et chaleur les soucis quotidiens des citoyens: la retraite, la violence à l'école, la viande de bœuf…

Dans ce Bade Wurtemberg décrit comme «le royaume des bienheureux», les thèmes de campagne semblent sans importance. Les affiches en témoignent: vierges de slogans mobilisateurs, elles ne montrent que des portraits. Erwin Teufel défend un nom et une réputation; Ute Vogt lui oppose son charisme, et cela suffit à ébranler la citadelle CDU. Inquiet, le vétéran a fini par accepter certains conseils. Il a ajouté des vagues à sa coupe de cheveux trop raide et mis des couleurs à ses vestons gris. Il va d'estrades en estrades, levant les bras comme un boxeur victorieux, promettant succès et bonheur. Chassez le naturel, il revient au galop. Ces recettes empruntées à la politique spectacle américaine ne conviennent guère à ce Souabe au tempérament introverti, figure de l'honnête homme, travailleur acharné mais piètre orateur.

Sans doute Erwin Teufel sauvera-t-il la mise, les derniers sondages sont à nouveau rassurants. La bouffée de vent frais aura valeur d'avertissement pour la CDU, mise en demeure de préparer la relève.

Cette élection et l'autre qui se déroule le même dimanche en Rhénanie-Palatinat, où la coalition SPD-FDP devrait être reconduite sans surprise, seront scrutées attentivement à Berlin. Ces deux tests sont les derniers avant la réélection du Bundestag en automne 2002. Un enjeu particulier se dessine: qui des Verts ou des libéraux s'imposera comme troisième force nationale, derrière le SPD et la CDU? Leurs résultats respectifs dans les deux Länder donneront des indices de leur état de santé. Les Verts sont guettés par une régression; les libéraux ont des raisons de croire à leur progression. Les premiers cherchent à sauver leur participation au pouvoir; les seconds ambitionnent de gouverner à nouveau l'Allemagne, que ce soit avec le SPD ou la CDU.