BELGIQUE

Les socialistes belges jouent leur avenir au procès Agusta-Dassault

L'affaire des pots-de-vin versés au Parti socialiste et à son pendant flamand, le SP, est jugée dès aujourd'hui à Bruxelles. L'enquête était passée par la Suisse.Au banc des accusés figurent notamment l'ancien président du PS, Guy Spitaels, son homologue flamand, Willy Claes, ancien secrétaire général de l'OTAN, Serge Dassault, le PDG de la société française

Dix-huit juillet 1991, 2 heures du matin. Le ministre d'Etat belge, André Cools, un des hommes forts du Parti socialiste liégeois, est abattu de deux balles de 7,65 sur un parking de la banlieue de Liège. Les tueurs fuient. Plus tard, ils seront retrouvés et condamnés en Tunisie. On ignore toujours qui a donné l'ordre d'abattre Cools, ni pourquoi. L'enquête sur cet assassinat a, en revanche, donné lieu à un gigantesque déballage mettant au jour les affaires peu ragoûtantes de la politique belge au cours des années 80 et 90. L'affaire Agusta-Dassault qui atterrit devant la justice mercredi, en est l'épisode le plus spectaculaire.

C'est en effet aujourd'hui, à Bruxelles, que s'ouvre «le procès du siècle»: la comparution de 12 anciens ministres, créatures d'appareil et hommes d'influence, accusés d'avoir touché des pots-de-vin à l'occasion de la passation de marchés pour l'achat, par l'armée belge, de 46 hélicoptères italiens Agusta, en 1993, ainsi que pour la modernisation des chasseurs F-16 par la firme française Dassault.

Au banc des accusés figurent notamment l'ancien président du Parti socialiste, Guy Spitaels, son homologue flamand, Willy Claes, ancien secrétaire général de l'OTAN, Serge Dassault, le PDG de la société française ainsi que plusieurs hauts fonctionnaires influents, aujourd'hui déchus. Mais pas tous. Parmi les nombreuses pistes suivies par les enquêteurs liégeois au lendemain de l'assassinat d'André Cools, figurait celle selon laquelle le ministre socialiste voulait parler. Evoquer à voix trop haute les trafics d'influence auxquels se seraient livrés quelques camarades bien placés. On aurait voulu faire taire le bavard. La piste est prise avec d'autant plus de sérieux que deux informateurs internes au parti – un ancien vice-premier ministre et un responsable syndical – racontent des conversations au cours desquelles des histoires de «commissions» auraient été évoquées. Cheville ouvrière de certains trafics, André Cools aurait eu l'impression d'avoir été doublé et aurait annoncé son intention de tout révéler.

D'interrogatoires en perquisitions au siège de la société italienne Agusta, les limiers mettent la main sur un fax en provenance d'Italie, évoquant le versement de commissions occultes sur un compte en banque du PS, au Luxembourg, un paradis fiscal très discret et très proche. L'intermédiaire serait un certain Guy Mathot, ancien ministre régional PS. L'enquête finira par le blanchir…

Continuant sur leur lancée, les enquêteurs vont de surprise en surprise. Une commission rogatoire à Milan met en évidence les liens entre Agusta, le Parti socialiste italien et le PS belge. L'ancien PDG d'Agusta, Rafaelo Teti, fera même l'objet d'un mandat d'arrêt international. Plus fort, il apparaît finalement que si un gros milliard de francs suisses avait été promis aux francophones, le PS flamand (le SP) n'aurait pas pour autant été oublié dans l'aventure. C'est plus de 2 milliards de francs qui auraient atterri dans ses caisses par des canaux détournés – intermédiaires syriens, comptes en Suisse, société écran au Panama, etc. C'est en creusant du côté des socialistes flamands que les enquêteurs établissent le lien entre les pots-de-vin Agusta et les commissions liées au marché de la modernisation des F-16. Un marché emporté par la société française Dassault.

«Un coup de chance», raconte un des enquêteurs. «Nous avons obtenu de la justice suisse l'autorisation d'examiner un des comptes ABN-Amro du SP à Zurich. Et là, nous sommes tombés sur d'autres commissions… en francs français.» L'affaire Dassault débutait. Elle aboutira à la démission du secrétaire général de l'OTAN, Willy Claes, au retrait du président du SP et ancien ministre des Affaires étrangères, Frank Vandenbroucke, et aux excuses «à tous les démocrates», faites au nom du parti par son patron, l'actuel ministre de l'Intérieur Louis Tobback.

Douze prévenus, 44 avocats, quelque 400 journalistes pour une centaine de places… Le procès Agusta-Dassault est sans aucun doute un événement majeur de la politique belge. Il a toutes les apparences d'un thriller moderne. L'ombre de quatre victimes y planera. Celle de Rafaelo Teti, décédé il y a quelques jours, épuisé, selon son avocat, par la tension accumulée. Mais aussi celle d'un général à la retraite, mystérieusement suicidé, d'un intermédiaire syrien, mort dans un accident de voiture, celle du numéro trois du Credit Suisse, Pierre de Boccard, banquier des Dassault. Mais aussi celle d'André Cools, celui par qui l'affaire est arrivée.

Déchiré, «le Parti socialiste francophone risque gros dans l'aventure, analyse le politologue Xavier Mabille. C'est sa première place au sud du pays qui est en jeu». Le procès devrait durer trois mois, à raison d'une audience par jour.

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