Quelques images de qualité médiocre, diffusées sur Internet, ont suffi à plonger les socialistes français dans une ambiance de crise et de paranoïa. Lundi, à trois jours de l'élection de leur candidat à la présidentielle par les militants, le numéro un du PS, François Hollande, a volé au secours de sa compagne Ségolène Royal, visée par ce qui ressemble à une tentative de torpillage virtuel.

Tout a commencé la semaine dernière, avec l'apparition sur le site Dailymotion d'un petit film montrant Ségolène Royal critiquant le corps professoral. La scène a été prise en janvier, lors d'une réunion du PS consacrée à l'enseignement. La candidate explique qu'elle veut faire travailler les professeurs 35 heures dans leurs collèges, mais qu'elle ne va pas le «crier sur les toits, parce que je ne veux pas me prendre des coups des organisations syndicales enseignantes». Elle fustige ceux qui disent «ben non, droit acquis, on fait nos 17 heures de cours et puis on s'en va» avant d'aller donner des leçons dans le privé.

«Jules Ferry»

Signé d'un pseudo «Jules Ferry» - nom du fondateur de l'Ecole publique française - le film semble inciter les enseignants, nombreux au PS, à ne pas voter pour Ségolène Royal lors du scrutin interne de jeudi. Vite repéré par les grands médias, il a été vu en cinq jours par plus de 700000 personnes sur Dailymotion, site spécialisé dans le partage de vidéos.

La manœuvre a provoqué des réactions de fureur inhabituelles au sein de la direction du PS. Lundi, le premier secrétaire François Hollande, concubin de Ségolène Royal depuis un quart de siècle, s'est montré menaçant: selon lui, le coup de la vidéo mérite «une sanction morale [qui] se traduira dans le vote» des militants. «On réglera cette question après le vote», a-t-il ajouté. L'entourage de la candidate accuse un «proche de Dominique Strauss-Kahn» d'avoir diffusé la vidéo. Lundi, «DSK», concurrent de Ségolène Royal dans la course à l'investiture, s'est défendu: «J'ai bien vu qu'on accusait certains de mes amis sans aucune preuve», a-t-il déclaré tout en jugeant «condamnable» l'attaque contre sa rivale.

«Double langage»

Cette affaire illustre la rapide montée en puissance des sites de partage de vidéos comme Dailymotion ou YouTube, qui vient d'être racheté par Google pour 1,65 milliard de dollars. Durant la campagne interne au PS, Ségolène Royal a déjà été visée à trois reprises par des extraits placés anonymement sur l'un ou l'autre site. Au début de l'automne, une interview du sociologue Pierre Bourdieu, pape de l'altermondialisme décédé en 2002, était rediffusée sur Internet: il y décrivait la future candidate comme étant «de droite». Plus récemment, les sifflets adressés à la candidate lors d'un meeting organisé à Paris, le 26 octobre, ont été rediffusés sur Dailymotion malgré l'interdiction expresse du PS, qui avait banni caméras et micros de la salle.

Ce remue-ménage réjouit l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy. L'une de ses porte-parole a estimé lundi que ses propos sur les professeurs montrent que «Madame Royal [est] un apôtre du double langage». Ce qui n'empêche pas cette dernière d'être toujours favorite pour obtenir l'investiture socialiste à l'issue du vote de jeudi.