Le vent du renouvellement est-il en train d'ébranler le Parti socialiste français à l'issue du premier tour de la primaire «citoyenne» remportée ce dimanche par Benoit Hamon avec 36% des voix? Alors que la fracture est actée au sein du parti au pouvoir en France depuis 2012, entre le vainqueur et son adversaire Manuel Valls (31%), la polémique sur les chiffres réels de participation a pris de l'ampleur lundi. Dans l'incapacité de transmettre dans la nuit des résultats détaillés département par département, le PS est désormais soupçonné d'avoir gonflé la mobilisation électorale, évoquant 1,6 millions de votants alors que le score avoisinerait les 1,3 millions, très en deçà des 2,6 millions de la primaire de l'automne 2011 qui avait lancé François Hollande dans la course à l'Elysée.

Si cette polémique devait enfler, l'organisation d'un second tour dimanche 29 janvier pourrait être compromise. L'objectif de cette primaire est d'accoucher d'un candidat représentera le Parti socialiste français à la présidentielle d’avril-mai 2017 face aux quatre principaux candidats déjà déclarés: Marine Le Pen (Front national), François Fillon (droite), Emmanuel Macron (centre) et Jean-Luc Mélenchon (gauche Radicale). 

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A quoi ressemblera ce second tour? Quels sont les réels enjeux pour la gauche française fracturée par le quinquennat de François Hollande? Tour d’horizon en six questions clés.

La polémique sur la participation électorale signifie-t-elle l'échec du scrutin?

Elle démontre surtout deux faits implacables, à l'heure où se joue la succession de François Hollande: le peu d'intérêt du public pour ce scrutin qui sanctionne l'échec d'un quinquennat, et la crise qui couve au sein du Parti socialiste français.

Même s'il est le premier à avoir introduit la primaire en France - dès 2006 avec la victoire de Ségolène Royal sur Dominique Strauss-Kahn - le PS se retrouve paradoxalement aujourd'hui dans le rôle du mauvais élève, après le succès de la primaire de la droite qui a réuni plus de quatre millions d'électeurs en novembre 2016. Le doute semé par les chiffres de la participation risque en plus d'attiser la défiance des votants pour le second tour. On peut s'interroger aussi sur la logistique: cette primaire s'est tenue dans environ 7500 bureaux de vote, contre 9500 en 2011 et plus de 10 300 pour la droite en 2016. Que s'est-il passé? Si le taux de participation confirmé ne devait pas dépasser la barre des 1,5 million de votants, le PS aurait en tout cas perdu son pari. Ce qui rejaillira immanquablement sur la candidature de Benoît Hamon, désormais soutenu par l'ancienne patronne du parti Martine Aubry, que François Hollande avait battu en 2011. 

■ Benoît Hamon est-il certain de gagner au second tour de la primaire?

Non. Cette semaine sera cruciale, marquée par le dernier débat télévisé du mercredi 25 janvier. La pugnacité des propos de Manuel Valls, ce dimanche, montre que l’ancien premier ministre donnera tout dans cette bataille qui scellera, ni plus ni moins, son avenir politique à moyen terme.

Or, malgré ses 36% des voix et sa nette avance, Benoît Hamon est vulnérable sur plusieurs terrains: ses propositions - comme celle d'un revenu universel de base, rejetée en Suisse par 76,9% des électeurs en juin 2016 - coûteraient très cher à un Etat français déjà surendetté. Ses positions sur l’Islam alimentent les craintes des défenseurs d’une laïcité stricte et intransigeante. Son soutien à la Palestine lui vaut de solides inimitiés. Sa situation personnelle, avec une épouse en charge des affaires publiques au sein du groupe de luxe LVMH, pourrait aussi générer des attaques.

Bref, le vainqueur surprise du premier tour n’est pas du tout comparable à François Fillon, vainqueur de la primaire à droite (44,1% au premier tour face à Alain Juppé avec 28,6%), avec lequel beaucoup font le rapprochement. Fillon est parlementaire depuis trente ans. Il a été ministre, puis premier ministre durant cinq ans. Son programme libéral et identitaire a le soutien d’une bonne partie de son électorat. Et le parti Les Républicains est aujourd’hui beaucoup moins divisé, sur le plan du programme, que le Parti socialiste. On peut enfin rappeler qu’en 2011, François Hollande avait totalisé 39% des voix sur son nom contre Martine Aubry à 30%. L’écart creusé était bien plus important.

Cela dit, Benoît Hamon tient solidement la corde. D’abord parce que ce député à l’allure modeste, proche des gens et des jeunes, est parti de rien, puis s’est imposé seul, profitant de la polarisation du débat autour de ses idées novatrices. En termes de stratégie, c’est un coup de maître. A eux deux, les candidats représentants des «frondeurs» du PS Hamon et Montebourg représentent 54% des voix au premier tour. Et le fait d'être adoubé par Martine Aubry devrait peser lourd.

Autre avantage tactique: le syndrome anti-Valls. En plus de ses détracteurs traditionnels, nombreux au PS, l’ancien premier ministre pourrait maintenant voir se liguer contre lui tous ceux qui soutiennent la candidature de son ancien ministre Emmanuel Macron. Voter Hamon est en effet une tentation pour ces derniers qui feraient alors d’une pierre deux coups en déposant leur bulletin dans l’urne: ils élimineront Valls et enverront le «faible» Hamon défier leur champion désormais porté, lui, par une solide dynamique avec entre 17 et 19% d’intentions de vote dans les sondages.

Cette primaire tourne-t-elle définitivement la page du quinquennat Hollande?

Au contraire. A tous égards, ce scrutin porte la marque des ambiguïtés, des frustrations et des fractures de la présidence Hollande. En théorie, rappelons-le, un président sortant ne devrait pas avoir besoin d’une primaire pour se représenter. L’idée de ce scrutin, certes acté dans les statuts du Parti socialiste français, était donc bien de forcer le président sortant à affronter ses adversaires au sein du PS. Il s’agissait, ni plus ni moins, de solder les comptes de sa présidence. Mais son impopularité record en a décidé autrement. Exit François Hollande, premier président français à renoncer, le 1er décembre, à se représenter à l’issue d’un premier mandat. A tel point que ce dernier n’a même pas voté au premier tour, en raison de sa visite officielle au Chili.

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Difficile aussi de percevoir, dans la semaine qui vient, des signes d’unité. Les deux programmes de Valls et Hamon sont aux antipodes. Hollande le consensuel, l’homme des synthèses impossibles au sein du Parti socialiste qu’il dirigea de 1997 à 2008, paraît appartenir définitivement à un passé dont les électeurs de gauche ne veulent plus entendre parler.

En résumé: la primaire a tué Hollande. Et Hollande a tué la primaire.

La primaire est-elle aujourd’hui un passage obligé en France?

C’est ce que disent les promoteurs de ce scrutin, comme les organisateurs de la primaire de la droite organisée en novembre 2016. La réalité est plus discutable. Beaucoup pensent encore, dans le camp conservateur, qu’Alain Juppé aurait fait un meilleur rassembleur que François Fillon, qui l’a emporté grâce à son discours droitier et après avoir siphonné les voix de Nicolas Sarkozy. A gauche, quelque chose de similaire vient de se passer, car Benoît Hamon, lancé tardivement dans la course, a surtout pris les voix de son ancien mentor Arnaud Montebourg.

En clair: les logiques de partis, ou d’appareils l’ont emporté. Avec, dans les deux cas une constante: Fillon, comme Montebourg, était les outsiders, éloignés des médias, en phase avec «leur» terrain, et capables de parler à leur électorat.

Le problème est que les primaires ne valent… que si une forte participation les rend crédibles, et si tout le monde, dans chaque camp politique, les respecte et se prête au jeu. Or ce n’est pas le cas, puisque, à gauche, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon les ont ignorées. Les dés sont donc pipés. Des déplacements de voix limités (des dizaines de milliers) permettent à tel ou tel candidat de l’emporter. La primaire du PS aurait aussi été compliquée si François Hollande, président sortant, s’était présenté. Ce sentiment d’un système bancal pondère la réussite officielle du scrutin. Les primaires, qui ne sont pas dans la Constitution française, posent autant de questions qu’elles en résolvent.

Le candidat du PS français pourra-t-il gagner la présidentielle?

La question est clairement posée vu les sondages, selon lesquels aucun candidat issu de la primaire n’est pour l’heure en mesure de dépasser les 10% des suffrages, lors du premier tour de la présidentielle le 23 avril 2017. Elle se pose d’autant plus que la gauche aura, après le dimanche 29 janvier, trois candidats principaux: celui issu de la primaire «citoyenne», Jean-Luc Mélenchon pour la gauche radicale et Emmanuel Macron pour le centre. Sans oublier un probable candidat d’extrême gauche (il y en avait deux en 2012) et celui des Verts (désigné par une primaire), Yannick Jadot.

S’il l’emporte dimanche soir, Benoît Hamon, 49 ans, devra donc batailler ferme pour mettre au pas le parti derrière lui, puis pour rattraper son retard médiatique et électoral sur le duo Mélenchon-Macron. Autre point crucial: le programme. Celui de Manuel Valls, seul à assumer le quinquennat Hollande, est marqué du sceau du réalisme, du souci de bonne gestion économique, et de la défense intransigeante de la laïcité républicaine.

Celui de Benoît Hamon, beaucoup plus audacieux et controversé sur les questions sociétales (de la dépénalisation du cannabis au revenu universel d’existence, en passant par la taxe sur les robots intelligents) n’a en revanche jamais été expérimenté. Ce serait donc un saut dans l’inconnu que ses futurs adversaires présidentiels dénonceront en chœur. Ils multiplieront aussi les critiques sur l’inexpérience internationale de l’intéressé, qui a pourtant été député européen (2004-2009). A ce stade, une candidature Hamon paraît dès lors mal partie pour atterrir à l’Elysée.

Le Parti socialiste français va-t-il imploser?

Il est trop tôt pour le dire. Mais le séisme Hamon est à l’image de ce qui s’est passé avec Jeremy Corbyn pour le Parti travailliste au Royaume-Uni. Le PS, comme parti de gouvernement, est contesté par son propre électorat. La volonté de refondation l’emporte sur la volonté de demeurer au pouvoir, tant celle-ci oblige à trahir les promesses électorales. On pense aussi, s’agissant des programmes, aux thèses défendues par le sénateur américain Bernie Sanders, candidat malheureux contre Hillary Clinton. Le PS va-t-il, par exemple, faire désormais du revenu universel d’existence – également prôné en France par certains libéraux comme Gaspard Koenig, du think tank Génération Libre ou l’ancien ministre Alain Madelin – la pierre angulaire de son action?

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Le risque d’une implosion socialiste ne vient toutefois pas seulement des divisions entre candidats à la primaire, mais aussi d’Emmanuel Macron. Si Manuel Valls ne se qualifie pas pour la présidentielle, une bonne frange d’élus et de partisans de ce dernier risquent de faire sécession pour rejoindre le mouvement «En Marche» de l’ancien ministre de l’économie.

Là aussi, rien de surprenant. La dislocation et la réinvention de la gauche traditionnelle à l’épreuve de la mondialisation, de l’uberisation de l’économie, de l’accroissement des inégalités et de la disparition des classes moyennes, est une réalité difficilement contestable. Le mieux placé pour maintenir l’unité du PS, en théorie, aurait dû être le président socialiste sortant. Mais on sait ce qu’il est advenu de François Hollande…

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