Que signifie la victoire de Benoît Hamon (59%) face à Manuel Valls (41%) à la primaire «citoyenne» organisée par le Parti socialiste français? Comment expliquer un tel désaveu du quinquennat présidentiel de François Hollande, porté à l’Elysée par la précédente primaire socialiste de l’automne 2011? La gauche française en pleine recomposition peut-elle rebattre les cartes de l’élection présidentielle française d’avril-mai 2017? Cinq questions sur le tournant pris avec ce scrutin dont le second tour a réuni, dimanche, près de deux millions d’électeurs.

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La victoire de Benoît Hamon à la primaire du PS est-elle une surprise?

Non. Arrivé nettement en tête au premier tour avec 36,6% des voix, Benoît Hamon bénéficiait depuis le 22 janvier d’une réelle dynamique sur le terrain, renforcé par le ralliement du troisième homme de la primaire, Arnaud Montebourg. La mobilisation en hausse – deux millions d’électeurs contre 1,6 dimanche dernier –, mais moins importante que lors de la primaire Hollande-Aubry de l’automne 2011 (2,6 millions), lui était aussi favorable. Les votants qui se sont déplacés venaient surtout des rangs de la gauche et du PS, pas de cet électorat centriste dont Manuel Valls avait besoin pour créditer l’action de la «gauche de gouvernement» sous le quinquennat écoulé.

Portrait: Benoît Hamon, un candidat dans sa bulle

Il ne faut pas oublier non plus deux facteurs essentiels: Benoît Hamon a su, autour du revenu universel d’existence, proposer une plateforme alternative capable de redonner de l’espoir en une «gauche désirable», surtout auprès de la jeunesse traumatisée par les deux grandes incompréhensions de la présidence Hollande: celle de l’épisode sur la déchéance de nationalité, et celle de la réforme du Code du travail.

Second élément: le vainqueur de la primaire du PS n’est pas n’importe quel candidat. Benoît Hamon, apparatchik du Parti socialiste depuis le début des années 90, est un fin connaisseur de cette formation. Il avait bien identifié les attentes de cet électorat. Il a travaillé sur le fond, et a bénéficié de troupes solides sur le terrain. Au final, sa victoire est logique. La vraie surprise est la marginalisation d’Arnaud Montebourg, sans doute parti trop tôt, et trop déphasé avec son discours productiviste «made in France» par rapport aux attentes des militants.

A noter enfin que Manuel Valls fait tout de même en cinq ans un saut énorme: il n’avait obtenu que 6% voici cinq ans. Il est désormais le patron de la tendance minoritaire au sein du PS. L’ancien premier ministre se retrouve en position d’attente.

La primaire du PS rebat-elle les cartes de la présidentielle française?

En partie. Un sondage Sofres organisé dès dimanche soir a bien résumé la nouvelle donne.

1: Le conservateur François Fillon (22% d’intentions de vote au premier tour) qui tenait son premier grand meeting de campagne dimanche à Paris, n’est plus dans la position incontestée de favori. Le «Penelopegate» est passé par là, même si son premier meeting parisien de dimanche a été une démonstration de force.

2: Emmanuel Macron (20%) talonne désormais le vainqueur de la primaire de la droite tandis que Marine Le Pen (25%) voit aussi son score se tasser.

3: Jean-Luc Mélenchon voit sa statue du commandeur populaire vaciller. Le candidat de la gauche radicale (10%) pourrait être devancé par Benoît Hamon (jusqu’à 15%).

4: La négociation à gauche va donc s’amplifier entre les trois hommes, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon et Yannick Jadot (le candidat des Verts).

La victoire de Benoît Hamon a dès maintenant un triple impact. Emmanuel Macron, bien installé au centre de l’échiquier politique français, voit un boulevard s’ouvrir devant lui après l’élimination de Manuel Valls. Une recomposition de la gauche peut avoir lieu dans les prochaines semaines. Et le Parti socialiste, en soldant les comptes du quinquennat Hollande, se profile davantage comme une future force d’opposition que comme un parti capable d’emmener son candidat à l’Elysée. Il ne faut pas oublier que derrière la présidentielle se cachent des élections législatives en juin 2017. Cette seconde bataille paraît davantage à la portée du PS.

François Hollande est-il désavoué?

C’est évident. Même si Benoît Hamon a répété cette semaine que «tout n’est pas à jeter» dans le quinquennat présidentiel écoulé – dont il fut ministre jusqu’en août 2014 –, cette primaire du PS sonne la victoire des «frondeurs», qui ne cessèrent de prendre leurs distances et de s’opposer avec le bilan du gouvernement sortant. Le marqueur sans cesse cité est le fameux discours de François Hollande au Bourget le 26 janvier 2012. Il y avait pris les «riches» pour cible. Et exposé ses grandes orientations fiscales mises ensuite en œuvre une fois élu à l’Elysée… puis abandonnées et corrigées à partir de la nomination de Manuel Valls à la tête du gouvernement en avril 2014.

Benoît Hamon, qui sera reçu dès ce lundi par le premier ministre Bernard Cazeneuve puis cette semaine par le président, est un peu l’anti-Hollande. Il a d’ailleurs été félicité chaudement par la maire de Lille, Martine Aubry, battue en 2011 à la finale de la primaire du PS. Les contraintes de l’exercice du pouvoir, dans une situation économique difficile comme celle que connaît la France, restent rejetées par l’électorat de gauche qui s’est laissé séduire par la proposition de revenu universel d’existence malgré son coût chiffré autour de 300-400 milliards d'euros annuels. Une question demeure: François Hollande aurait-il réussi à convaincre s’il s’était porté candidat à sa réélection au lieu de renoncer? Au vu de la mobilisation pro-Hamon, on peut en douter. François Hollande est à nouveau «tué» politiquement par cette primaire.

Quel programme pour le candidat Hamon?

Ses partisans résument son approche d’un terme: la «social-écologie» plutôt que la «social-démocratie». En termes de propositions, cela signifie que Benoît Hamon va mettre en avant des propositions alternatives, centrées autour des enjeux d’avenir (pollution, santé…), sur une plus grande redistribution sociale via le revenu universel – qu’il propose d’expérimenter d’abord pour les jeunes de moins de 25 ans, en remplacement des minimas sociaux – et sur la poursuite de la réduction du temps de travail hebdomadaire. A noter aussi: sa fibre européenne, contrairement à la ligne souverainiste de Jean-Luc Mélenchon. Cette option peut marcher, surtout si des personnalités telles que Nicolas Hulot venaient à apporter leur soutien au nouveau candidat du PS.

Est-ce un programme crédible de gouvernement? On peut en douter, vu son coût budgétaire et la difficulté de le faire valider par les partenaires de la France au sein de l’Union européenne. Il s’agit plutôt d’une initiative en vue de refonder la gauche, à l’image de ce qu’a fait Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, à la tête du parti travailliste. L’enjeu est le PS de 2017, post-élections présidentielles et législatives. Avec une question: Benoît Hamon survivra-t-il à ces scrutins s’il obtient de mauvais résultats?

Le Parti socialiste français va-t-il imploser?

Non. La démonstration d’unité des deux candidats au soir du second tour de la primaire du PS paraît crédible. Le PS ressort même étonnamment solide. Mais gare: le voici écartelé entre deux tendances claires, dont ses dirigeants devront tenir compte pour les investitures législatives.

La poignée de main entre Benoît Hamon et Manuel Valls a été brève dimanche soir. Ce n’est pas grave. Mais c’est révélateur: au-delà des hommes, le débat de fond demeure entre ces deux tendances qui ont toujours agité, avec drames et rivalités à l’appui, le Parti socialiste: la gauche qui veut «rêver», et celle qui veut «gérer».

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