La Conférence de Copenhague sur le climat, combien de participants? Les organisateurs de l’événement, ONU et autorités danoises confondues, n’en avaient aucune idée dimanche en fin d’après-midi, à quelques heures de la cérémonie d’inauguration. Leurs services d’information respectifs se contentaient de répéter que le complexe où doit se tenir la rencontre du 7 au 18 décembre, le Bella Center, peut contenir 15 000 personnes au maximum mais que l’affluence s’annonce sensiblement supérieure au vu du nombre des inscrits: 32 000… Combien de ces derniers viendront? Et s’ils viennent tous, où se tiendront-ils? Mystère. «Ce sera comme dans une discothèque, ose une attachée de presse. Ça va beaucoup entrer et sortir.»

Le chiffre global de participation n’est pas la seule inconnue. Personne ne pouvait dire encore dimanche combien d’officiels seraient là pour représenter les 192 Etats du monde parties au processus. Un fait paraissait toutefois certain: les diplomates seront moins nombreux que les «observateurs», soit les délégués des organisations non gouvernementales, des universités, des Eglises, etc., qu’une rumeur persistante estimait à 19 000.

S’il fallait une dernière preuve de l’importance de l’événement, cet extraordinaire afflux de «citoyens ordinaires» vient l’apporter. Après avoir été longtemps l’affaire des seuls scientifiques, le réchauffement a commencé à intéresser les politiques à la fin des années 1980. Aujourd’hui, à l’occasion de cette 15e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, un troisième acteur s’impose avec force: la société civile.

C’est que de plus en plus de gens prennent la mesure du phénomène depuis que la communauté des climatologues, représentée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur les changements climatiques (GIEC), s’est déclarée pratiquement sûre de la réalité du réchauffement et de la responsabilité humaine. Et nombre de citoyens, regroupés dans des centaines d’ONG, veulent éviter de laisser les gouvernements affronter seuls le problème. Un problème qui, à leurs yeux, conduit le monde à la catastrophe et doit être empoigné avec la plus grande vigueur. Il est des circonstances, pensent-ils, et le réchauffement en est une, où la politique s’avère une affaire trop sérieuse pour être laissée aux politiciens.

De quoi s’inquiètent ces militants? De la puissance des lobbies défendant le secteur des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) et plus généralement s’agrippant au statu quo. Et, face à eux, ils considèrent qu’il n’existe qu’une seule façon d’agir: créer un autre lobby, pour exercer une pression contraire sur les Etats. «On ne peut pas en vouloir aux hommes politiques, explique l’un de leurs chefs de file, l’écrivain américain Bill McKibben, dans un récent numéro de la Revue Durable. On peut les considérer comme des instruments scientifiques qui mesurent la pression politique. S’ils détectent assez de pression, ils se mettent à faire ce que vous voulez qu’ils fassent. […] Le fait qu’en matière de climat ils ne proposent que des changements minimes signifie que la pression du côté des entreprises de charbon et de pétrole est bien plus forte que du côté de ceux qui exigent des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre. A un certain niveau, c’est donc de notre faute, pas de la leur.»

Les politiques sont pris en ce moment entre la communauté scientifique, qui les presse d’agir, et le lobby conservateur, qui les encourage à faire comme si de rien n’était, diagnostiquent Bill McKibben et ses pairs. Conclusion: pour faire pencher la balance du bon côté, il s’agit d’engager une troisième force. Laquelle? L’opinion publique.

Difficile dès lors de savoir si le discours tenu par les ONG reflète fidèlement l’opinion de leurs membres ou s’il est soigneusement distordu pour convaincre un maximum de gens. Beaucoup des deux sans doute. Force est cependant de reconnaître qu’il ne sort pas de nulle part mais qu’il s’inspire de figures de renom, comme James Hansen, directeur de l’Institut Goddard d’études spatiales de la NASA à New York, l’un des premiers scientifiques à avoir mis en garde le gouvernement des Etats-Unis contre le changement climatique.

Mais comment espérer l’emporter sur les très puissants lobbies du charbon et du pétrole? La stratégie suivie est celle des dominos. Une petite mobilisation de citoyens doit en causer une plus grande, qui doit entraîner une poignée d’Etats, qui doivent forcer la main à tous les autres. Exemple en est la campagne Step it Up en faveur d’une réduction de 80% des émissions américaines à l’horizon 2050. Lancée par Bill McKibben et six étudiants, elle a débouché le 14 avril 2007 sur quelque 1400 manifestations dans tous les Etats-Unis et encouragé Barack Obama et Hillary Clinton, alors candidats rivaux à la Maison-Blanche, à muscler leurs programmes environnementaux.

La mobilisation s’est intensifiée cet automne, avec deux rendez-vous exceptionnels. Le Bureau danois d’évaluation des technologies, pionnier des expériences de consultation de citoyens, a organisé le 24 septembre une délibération internationale sans précédent, les «Vues mondiales sur le réchauffement climatique», qui a permis à 4500 personnes issues de 39 pays de se prononcer. Et Bill McKibben a suscité le 24 octobre une myriade de manifestations dans le cadre de son «projet 350», une campagne qui appelle la communauté internationale à limiter la proportion des gaz à effet de serre dans l’atmosphère à 350 parties par million (contre 380 actuellement).

Hier à Copenhague, les deux principales coalitions représentant la société civile ont soigneusement préparé leur conférence. Tcktcktck (prononcer tic-tac-tic-tac), qui s’est donné pour mission de convaincre l’opinion publique, avait couvert d’affiches la capitale danoise. Et Climate Action Network, qui s’est spécialisé dans le travail de lobbying auprès des décideurs politiques, s’est employé à peaufiner une dernière fois sa stratégie derrière des portes closes. Derniers chuchotements avant la bataille.