«La société civile russe a été détruite»

Russie Rencontre avec la directrice de l’ONG Memorial

Son organisationa été jugée «agent de l’étranger» par les autorités

«La société civile russe a été détruite. Deux lois ont suffi à la tuer.» Olga Abramenko, la femme qui parle, n’est pas du genre à se laisser facilement démonter. Pourtant, le climat de coercition qui règne actuellement en Russie à l’égard de tout ce qui peut s’apparenter à un mouvement d’opposition a eu raison de la directrice de la célèbre organisation ADC (pour Anti-Discrimination Center) Memorial, basée à Saint-Pétersbourg: avec certains de ses collègues, Olga Abramenko s’est vue forcée de quitter son pays. C’est désormais depuis Bruxelles qu’ils tentent de poursuivre leur travail, en espérant que l’écrou ne se serre pas bientôt d’un tour supplémentaire.

«Nous en sommes réduits à faire comme les Grecs anciens, plaisante-t-elle. Nous guettons le ciel et nous tentons d’interpréter les présages qu’il annonce. Mais ces présages sont rarement bons.»

Ces signes mystérieux sont parfois liés à Genève. Il y a deux ans, la vague d’«inspections» a commencé. C’était le résultat de la première des lois qu’évoque la directrice de Memorial: celle qui permettait à la justice russe d’enregistrer sous l’appellation d’«agent de l’étranger» n’importe quelle ONG pour autant qu’elle bénéficie de financements étrangers et qu’elle exerce une «activité politique».

Dans les locaux saint-pétersbourgeois de la principale organisation russe de défense des droits de l’homme, ces «inspections» se sont traduites par l’expédition d’une escouade d’agents. La sécurité des locaux? Elle n’était pas garantie, du fait que les portes d’entrée n’étaient pas assez larges. L’équivalent de 3000 dollars d’amende. Les normes d’hygiène? On a prétendu à la possibilité de la présence de rats. Amende doublée. «Les inspecteurs sont surtout repartis avec des kilos de documents», explique Olga Abramenko. Dans le lot: une enquête destinée au Comité de l’ONU de Genève contre la torture. Cela a suffi pour confirmer le caractère «politique» des activités de Memorial, et donc pour qualifier l’organisation d’«agent de l’étranger».

«Dorénavant, dans chacun de nos documents, sur chacune de nos lettres, nous devons ajouter cet attribut», poursuit la directrice. Résultat: par peur d’être eux-mêmes qualifiés d’espions à la solde des ennemis étrangers, les gens se détournent de l’organisation. Le but a été atteint.

Même si Memorial est la plus réputée des ONG russes, elle n’est pas la seule à être ainsi visée. Il y a quelques jours, des hommes en armes ont mis à sac, dans la capitale tchétchène, Grozny, les locaux d’une autre organisation de défense des droits de l’homme, le Joint Mobile Group (JMG). Un point commun avec Memorial: le travail de ces militants avait été salué, il y a deux ans à Genève, par l’obtention du prestigieux Prix Martin Ennals. «Ce prix récompense les militants qui sont en première ligne», disait alors Hans Thoolen, le fondateur du prix (LT du 09.10. 2013). Il ne croyait pas si bien dire. Igor Kalyapin, le responsable du groupe, a été accusé par le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, d’avoir lui-même mis en scène l’attaque et l’incendie de ses locaux afin de «se faire de la publicité à l’étranger». Sur l’application de partage de photos Instagram, qui est son moyen privilégié de communication, le président ajoutait: «Je suis le seul compétent en ce qui concerne les droits de l’homme en Tchétchénie.»

Même s’il reste trouble, le rôle des hommes de main de Ramzan Kadyrov dans l’assassinat, en février dernier à Moscou, de l’opposant russe Boris Nemtsov semble avéré. «Le Joint Mobile Group tâchait ces derniers temps d’empêcher que les autorités de Grozny s’en prennent aux familles des prétendus «terroristes» en détruisant leurs maisons», explique Olga Abramenko, qui était à Genève pour participer à une table ronde sur les défenseurs des droits de l’homme.

Actuellement, Memorial travaille entre autres sur la question des réfugiés qui fuient les combats en Ukraine, et notamment la population rom qui, selon l’ONG, «est bien loin d’être accueillie les bras ouverts en Russie, contrairement à ce que fait croire la propagande des médias».

Mais, même en exil à Bruxelles, les présages sont menaçants. Vladimir Poutine a promulgué, fin mai, une nouvelle loi qui permet d’interdire pour de bon les organisations «étrangères» installées en Russie au simple motif qu’elles sont jugées «indésirables». Memorial se sait visée. Olga Abramenko sourit: «Lorsqu’une loi fait référence au «désir» du président, c’est forcément mauvais signe.»

Le président de la Tchétchénie: «Je suis le seul compétent en ce qui concerne les droits de l’homme»