«La mère de toutes les manifs». C’est ainsi que les chroniqueurs de la presse israélienne qualifient le rassemblement géant «pour la justice sociale» au cours duquel plus de 300 000 personnes ont défilé samedi. A Tel-Aviv, à Jérusalem, et dans quelques autres villes de moindre importance.

«Certes, plusieurs catégories de la société sont absentes du mouvement depuis qu’il s’est enclenché il y a trois semaines: les ultraorthodoxes, les colons mais également les franges les plus pauvres de la population. Cependant, le fait que la classe moyenne, le «mainstream» qui constitue l’épine dorsale de ce pays descende dans la rue est un phénomène nouveau et significatif», explique la commentatrice Keren Neubach. «Désormais, le premier ministre Benyamin Netanyahou et le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, qui présentaient les «indignés» comme des «fumeurs de narguilé», des «joueurs de guitare» ou encore des «bouffeurs de sushis» (ndlr: l’équivalent des tenants de la gauche caviar) et voire même comme des «anarchistes buveurs de vodka» ne pourront plus les ignorer. Même si le mouvement s’essouffle, quelque chose va devoir changer dans le fonctionnement profond de la société.»

Dimanche, au lendemain du défilé, Benyamin Netanyahou a en tout cas constitué une «équipe spéciale» de dix-neuf ministres sur les trente-neuf que compte son gouvernement. Epaulés par une série d’experts universitaires, ceux-ci sont chargés d’«examiner les demandes de la rue en sachant que toutes ne pourront être satisfaites et que cela prendra du temps».

Dans la foulée, le ministre des Finances Youval Steinitz a laissé entendre que la TVA pourrait être diminuée à partir de mois de septembre et que le contrôle des prix sera réinstauré sur les produits alimentaires de première nécessité. Quant au vice-premier ministre, ministre de l’Intérieur et leader du parti ultraorthodoxe Shas, Elie Yshaï, il a promis de déposer un projet de loi limitant le montant du loyer d’un bien immobilier à 2% de sa valeur certifiée par un expert.

Dans le cortège de samedi, les bourgeois des quartiers nord de Tel-Aviv côtoyaient en toute convivialité des groupes de femmes pieuses, des animateurs sociaux dénonçant l’insuffisance des subventions étatiques, des familles entières distribuant les restes de leur pique-nique et des couples gays. «C’est un moment de grâce et d’union pour notre société habituellement rongée par les tensions internes», constatait Robert Alfassy, un sexagénaire «nostalgique du fondateur de l’Etat David Ben Gourion et des valeurs de solidarité sociale qu’il lui avait imposées». Et de poursuivre: «Grâce à ces jeunes «indignés» qui ont pris les choses en main, les gens se reparlent comme avant. Ils se redécouvrent. L’ambiance s’est détendue en Israël. Rien que pour cela, cette aventure vaut la peine d’être vécue.»

Un beau motif de satisfaction pour Daphné Likh, 20 ans, la jeune femme qui avait, à la fin juillet, déclenché la contestation en plantant seule sa tente de camping sur le boulevard Rothschild (l’avenue la plus huppée de Tel-Aviv) afin de protester contre le coût élevé du logement locatif.

«A l’époque, je n’imaginais pas que cette initiative me porterait aussi loin mais puisque j’y suis, je continue en m’y investissant à 100%», se réjouit-elle. «Ecrivez bien que notre but n’est pas de constituer un nouveau parti politique ni de faire tomber le gouvernement mais de changer l’ordre des priorités de nos dirigeants. De réformer tout ce qui peut l’être afin de rendre la vie meilleure. Pour cela, nous revendiquons en premier lieu un enseignement gratuit, la construction de logements sociaux et le retour à un peu d’égard pour les plus défavorisés.»

Venue en train de Netanya, une station balnéaire située au nord de Tel-Aviv, Maya Goren, une mère célibataire âgée de 32 ans, n’avait jamais voté ni participé à aucune manifestation avant celle de samedi. Mais elle a changé d’avis et promet de recommencer le plus rapidement possible. «Beaucoup de ceux qui sont descendus dans la rue sont comme moi: ils se méfient de la politique et de politiciens qui ne les intéressent pas avec leurs discours formatés. Or, Daphné Likh et ses amis sont différents. J’ai l’impression qu’ils feront ce qu’ils disent, qu’ils iront jusqu’au bout et qu’ils ne nous trahiront pas. Ils représentent un pan de la société israélienne plus solidaire, plus concernée, plus ouverte. Ils incarnent le beau côté de ce pays et c’est sans doute pour cela que les colons et les ultra­religieux ne les aiment pas.»

Des «fumeurs de narguilé», des «joueurs de guitare» ou encore des «bouffeurs de sushis»…