Bulgarie

Sofia est dépassé par l’ardeur des «chasseurs de migrants»

Après avoir encouragé à demi-mot l’aide fournie par des volontaires à la frontière turque, les autorités bulgares semblent vouloir sévir contre ces initiatives qui risquent de dégénérer

Le 13 avril Dinko Vulev était de nouveau convoqué au poste de police de Iambol, au sud-est de la Bulgarie, pour ses agissements à la frontière turque où il a, selon ses dires, mis «hors d’état de nuire» un groupe de migrants. Ce jeune homme au physique de lutteur avait été interrogé une première fois, le 25 mars dernier: il en est ressorti libre, exultant de joie devant la petite foule qui s’était rassemblée devant le commissariat.

«Les gars de la police ont montré beaucoup de compréhension. Eux aussi sont bulgares, quand même! Ils m’ont rassuré qu’ils auraient fait la même chose», a-t-il dit sous les vivats de ses supporters. Mais mercredi, Dinko avait l’air plus inquiet que d’habitude: très embarrassées par l’écho international qu’ont pris les actions de ces groupes de volontaires les autorités de Sofia semblent vouloir désormais y mettre fin.

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Pour beaucoup, celui qui a inspiré les «chasseurs de migrants» est bien cet homme de 29 ans couvert de tatouages – dont une immense croix orthodoxe sur sa poitrine. La mansuétude, voire la bienveillance, dont il a bénéficié de la part des autorités a certainement servi d’encouragement pour ses émules. Il n’en finit pas de raconter comment, juché sur son ATV, il est tombé sur une vingtaine de migrants qui auraient montré des signes d’agressivité. Les ayant «maîtrisé», il filme longuement le groupe (qui comprend quelques femmes et enfants), en interrogeant les hommes s’ils font partie de Daech (Etat islamique).

Pour les médias bulgares, il est le «héros du jour». Il en profite pour lancer un appel à des volontaires pour l’épauler dans sa chasse aux «terroristes». Joint par téléphone, il n’a pas souhaité nous rencontrer arguant de la «discrétion nécessaire» à son action. Ce qui ne l’a pas empêché d’inonder les réseaux sociaux d’images de son train de vie luxueux, tranchant avec son emploi de gérant d’une casse automobile.

Les volte-faces du chef du gouvernement bulgare

Lundi dernier, la Bulgarie découvrait aussi les résultats de l’action d’un autre groupe de volontaires, près de Malko Tarnovo (sud). Les migrants ont été couchés par terre, les mains ligotées dans le dos, sous les cris de «retournez en Turquie!». Ces images ont fait le tour du monde, obligeant plusieurs responsables à prendre leurs distances. «Ces actions sont, au moins, illégales», a commenté le chef des gardes-frontières, Antonio Anguelov. La semaine dernière le même homme avait pourtant loué le sang-froid d’un tel groupe pour avoir remis à la police des migrants afghans. «L’Etat est à nous tous, qui veut aider est le bienvenu», avait enchéri le premier ministre Boïko Borissov.

Connu pour souffler le chaud et le froid sur cette question des migrants, le chef du gouvernement bulgare affirme aujourd’hui que ses propos ont été «mal interprétés». «Je n’ai jamais appelé qui que ce soit à commettre de tels actes», a-t-il dit hier devant le conseil des ministres, suggérant que quelqu’un avait intérêt à «propager de telles rumeurs pour faire croire que la Bulgarie se débrouille mal à la frontière de l’UE». En quelques jours, voire quelques heures, le vent a ainsi tourné.

Ce n’est pas une partie de chasse contre des nuisibles, ce sont des êtres humains, quand même.

L’auteur de la dernière vidéo a été rapidement identifié et arrêté: il s’agit d’un homme au lourd passé criminel, Petar Nimazov, dit «la Plume», de Bourgas, sur la côte de la mer Noire. Ses complices – une dizaine – sont activement recherchés. La police a d’ores et déjà saisi plusieurs objets tranchants, dont une machette, un pistolet à gaz et affirme que le groupe avait pris soin de dépouiller les migrants avant de les ligoter. «Ce n’est pas une partie de chasse contre des nuisibles, ce sont des êtres humains, quand même», s’est lamenté un magistrat de Bourgas, Lioubomir Petrov.

Mais, à en croire les défenseurs des droits de l’homme, ce revirement des autorités arrive bien tard. «La Bulgarie est devenue un pays dans lequel la chasse à l’homme est institutionnalisée», regrette Margarita Ilieva du Comité Helsinki, à l’origine de la plainte contre Dinko Vulev. Une inquiétude qui ne semble pas partagée par ses compatriotes dont une écrasante majorité est beaucoup plus alarmée par une possible «invasion» du pays. Avec quelque 30 000 migrants arrêtés en 2015, cette menace reste à ce jour virtuelle.

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