Conférence

Le «soft power» marocain à l’épreuve de l’Afrique

La conférence Atlantic Dialogues, qui vient de s’achever à Marrakech, a démontré la volonté du Maroc d’avoir, sur le continent, une réelle politique d’influence. Une coopération académique avec des institutions de recherche helvétiques est souhaitée

La réflexion stratégique et prospective sur l’Afrique n’est plus l’apanage des think tanks européens ou américains. Du 13 au 15 décembre, la conférence Atlantic Dialogues organisée à Marrakech par l’observatoire marocain OCP Policy Center (OCPPC) a démontré que le royaume chérifien disposait désormais, sur le continent, d’une expertise de premier plan. De la question des interventions militaires extérieures en Afrique à celle des migrations, tous les grands enjeux ont été passés au crible lors de cette réunion de plusieurs centaines de chercheurs dans la capitale touristique marocaine.

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«Il est logique que notre capacité de réflexion s’aligne sur l’importance de nos investissements en Afrique», explique Karim El Aynaoui, directeur de l’OCPPC, émanation de la fondation du puissant Office chérifien des phosphates. «Le Maroc est le premier investisseur étranger en Côte d’Ivoire, devant la France. Chaque jour, plus de 300 camions de 38 tonnes traversent la frontière entre le Maroc et la Mauritanie pour approvisionner les pays du Sahel. Il est indispensable pour nos opérateurs économiques et politiques d’avoir une vision plus claire des enjeux africains.» Une ambition économique qui explique largement le retour du royaume au sein de l’Union africaine (UA) en janvier dernier, après trente-trois ans d’absence dus au litige frontalier persistant sur le Sahara occidental. Les 54 membres de l’UA ont validé le 30 janvier à Addis-Abeba (Ethiopie), siège de l’organisation, la demande de réintégration formulée par le roi Mohammed VI.

Partenariats avec la Suisse

La conférence Atlantic Dialogues de Marrakech n’était pas une première. Depuis 2012, avec l’aide du German Marshall Fund des Etats-Unis, la ville accueille au mois de décembre ces sessions académiques. Fait inédit: l’organisation a cette fois été entièrement prise en charge par les hôtes marocains de l’OCPPC, dont l’objectif est de tisser le plus de liens possible avec des observatoires et autres institutions académiques disposant d’une expertise sur l’Afrique. L’institut marocain est ainsi ouvert à des partenariats en Suisse, et à l’accueil de jeunes chercheurs helvétiques. Une coopération existe déjà avec le World Economic Forum, dont une experte, Lisa Ventura, a été promue cette année «jeune leader» des Atlantic Dialogues: «La Suisse, en particulier la région lémanique, est très appréciée des élites africaines, complète Karim El Aynaoui. Il y a une logique à travailler ensemble, avec des institutions de recherche helvétiques, sur les questions de sécurité, de transformation économique et d’innovation digitale.»

La force actuelle du Maroc est de disposer d’une élite universitaire de qualité

Anthioumane Tandia, rédacteur en chef du magazine «Afrimag»

Anthioumane Tandia est rédacteur en chef du magazine économique Afrimag, publié à Casblanca. Il confirme les ambitions marocaines: «La force actuelle du Maroc est de disposer d’une élite universitaire de qualité. Beaucoup de chercheurs marocains formés à l’étranger reviennent dans les universités. L’autre atout est la relative libéralisation politique qui permet à d’anciens hauts fonctionnaires marocains aux carnets d’adresses très étoffés de rejoindre des think tanks et de publier.»

Une ambition affichée

L’exemple est notamment donné, au sein de l’OCPPC, par l’ancien directeur des Renseignements généraux Abdhelhak Bassou, spécialiste du djihadisme sahélien. Très au fait des réalités locales, celui-ci a longuement plaidé, à Marrakech – la ville avait été frappée par une série d’attentats meurtriers en avril 2011 –, pour une approche sur mesure de la déradicalisation, et pour l’extrême importance du retour de l’Etat dans les zones sahéliennes (Mali, Niger, etc.) reprises militairement aux djihadistes. «Notre proximité géographique et notre connaissance du terrain nous permettent de voir des réalités que les chercheurs occidentaux ne perçoivent pas, explique-t-il au Temps. La constitution des bataillons d’intervention du G5 Sahel, par exemple, ne peut pas suffire à contrer la menace et les infiltrations djihadistes. Tant que la population n’obtient rien des pouvoirs publics de ces pays, qui se comportent avant tout comme des prédateurs vis-à-vis des tribus du désert, les djihadistes seront protégés.»

L’ambition africaine du Maroc s’accompagne évidemment d’une arrière-pensée. Elle permet au royaume, dont la croissance économique a dépassé les 4% en 2017, de contrebalancer ses relations toujours très mauvaises avec l’Algérie voisine, paralysée par la baisse du prix des hydrocarbures et par la crise politique latente engendrée par la très mauvaise santé de son président, Abdelaziz Bouteflika. «C’est là que les autorités marocaines doivent jouer avec finesse, note un diplomate français de haut rang. Plus le Maroc va afficher ses ambitions africaines, plus il va provoquer de jalousies. Nouer le maximum de contacts avec les universités européennes est dès lors un point crucial. La diplomatie d’influence marocaine doit impérativement être soutenue au nord de la Méditerranée. L’Europe peut et doit savoir tirer profit de ce nouveau soft power régional.»

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