«Ce n’est pas le système de santé français qui a tenu, c’est nous. On a improvisé quand il le fallait, outrepassé les règles, bousculé l’administration…» Véronique est interne en médecine à Nanterre (Hauts-de-Seine). Ce dimanche, sur le marché de Puteaux, la ville voisine où elle réside avec son compagnon, la discussion porte, à un mètre de distance entre chaque interlocuteur, sur la visite d’Emmanuel Macron vendredi 15 mai, à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Véronique ne met pas en doute l’engagement du président français sur le front du Covid-19 et reconnaît que la prime de 1500 euros accordée aux soignants sera «bienvenue» après deux mois de combat sanitaire. Pas question, en revanche, pour celle qui veut se spécialiser dans le traitement des maladies infectieuses, d’absoudre le «système» alors que la France comptait ce week-end 27 625 morts et 142 000 cas confirmés de personnes infectées. Dans son viseur? L’Assistance publique – Hôpitaux de Paris qui gère 39 établissements en Ile-de-France: «Ce n’est pas les bureaucrates des Agences régionales de santé (ARS) que les Français ont applaudis chaque soir à 20 heures, mais les petites mains comme moi, les fantassins…»

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La jeune femme, cheveux mi-longs, mine décidée, affirme ne pas être en colère. Elle ne fait pas partie de ces soignants qui, comme cet infirmier syndicaliste filmé en train d’apostropher Emmanuel Macron à sa sortie de la Pitié-Salpêtrière, vont refuser la médaille remise avec la future prime. «On nous remercie pour notre travail. En soi, c’est un progrès», explique-t-elle. Le sujet, pour elle, est la loi du silence de l’Etat sur ses erreurs passées et sur la mise en danger des médecins, infirmiers et aides soignants, dans les trois premières semaines de lutte contre l’épidémie. Une trentaine d’entre eux sont morts au «front», depuis le 15 mars, dont huit médecins hospitaliers et libéraux.

Pas d’hommage

Leur a-t-on rendu hommage, lors des points de presse quotidiens de Jérôme Salomon, le directeur général de la santé? Non. Les cas de contamination parmi les soignants sont-ils rendus publics? Non, alors qu’ils seraient environ 4300 dans la seule région Ile-de-France. Le seul geste, hormis les annonces de prime, a été l’engagement pris par le ministre de la Santé Olivier Véran, de reconnaître automatiquement le Covid-19 comme une maladie professionnelle, avec indemnisation en cas d’incapacité temporaire ou permanente. Ce qui paraît être une évidence. Alors? «Nous sommes censées former une grande famille, unie par la même cause, mais ce n’est pas si simple, juge, dans son livre à paraître, Sonia Duré de Goubet, Aide-soignante. Le système français crée des disparités. Il sème de la discorde.»

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Sur les décès de soignants liés au Covid-19, le contentieux est encore plus lourd entre la profession et l’Etat. «Nul ne sait combien de soignants sont morts du Covid-19. Et nul ne sait combien auraient pu y échapper s’ils avaient bénéficié des protections nécessaires…», annonce le site Mediapart fin avril, en préambule d’une longue enquête qui leur est consacrée. Le récit rassemble des faits malheureusement connus, comme la pénurie chronique de masques de protection, la mauvaise coordination entre hôpitaux publics et cliniques privées, que les ARS ont souvent préféré dépouiller de leur matériel de réanimation, plutôt que de leur confier des patients; les consignes parfois contradictoires, l’omerta existante, jusqu’à fin avril, sur les morts dans les EHPAD (les maisons de retraite médicalisées): «Il faudra une grande explication, juge un médecin marseillais, rencontré en avril dans le hall de l’Institut Méditerranée Infection du professeur Raoult, devant lequel la photo de Jean-Jacques Razafindranazy, médecin d’origine malgache, urgentiste à Compiègne (Oise) et décédé à Lille à la fin mars. Qui peut encore croire, à la lumière de la crise du Covid-19, que le système de santé français est le meilleur du monde comme on aime tant à le répéter?»

«Erreur de stratégie»

Comment en sortir à l’heure où le déconfinement relance la possibilité d’une deuxième vague épidémique? Le «mea culpa» d’Emmanuel Macron, qui a reconnu vendredi une «erreur de stratégie» dans le plan d’action renforcé pour l’hôpital annoncé en novembre 2019, est-il suffisant? Comment faire taire les colères après les déclarations controversées d’un responsable du laboratoire Sanofi sur la priorité probable accordée aux Etats-Unis pour le vaccin (avant de se rétracter et d’être corrigé par le PDG de Sanofi France)? Réponse de Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’Hôpital Georges Pompidou et maire de La Garenne-Colombes: «Notre système de santé s’est peu à peu appauvri, à l’image de la France. Il faut qu’il ait un éclairage médical pour la future réforme. Urgentiste, je passe 75% de mon temps à régler des tâches administratives. On pourrait être déchargé de nombreuses tâches au profit du patient.»


Invitation – Evénement: «Ce que le confinement m’a appris de la France»
Lundi 18 mai de 17 à 18h, en vidéoconférence

Du 17 mars au 11 mai, notre correspondant en France a sillonné le pays sur les différents fronts de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Du Grand Est à la Bretagne, en passant par les zones frontalières luxembourgeoises et allemandes, Richard Werly a vu les Français se battre, désespérer, râler mais aussi se montrer extraordinairement solidaires. Et maintenant, comment sortir de ce tunnel? Pour en débattre, nous organisons une vidéoconférence privée lundi 18 mai de 17h à 18h. L’occasion pour notre correspondant de vous détailler ce qu’il a observé, avant d’ouvrir le dialogue avec vous.

Vous souhaitez participer à cet événement? Cliquez ici - Le lien de la conférence privée vous sera ensuite communiqué. Attention, les places sont limitées.