Si le gouvernement français cherchait une bonne raison de prolonger l’état d’urgence sanitaire au-delà du 10 juillet, le spectacle des heurts survenus mardi à Paris en marge de la mobilisation des soignants pourrait constituer un bon prétexte. Impossible de ne pas voir, dans le triste spectacle donné par cette manifestation qui dégénère et se transforme en bataille de rue sur l’esplanade des Invalides, un retour en force du climat social délétère d’avant l’épidémie de Covid-19. Difficile, surtout, de croire qu’au vu de pareilles tensions la grande négociation sur le statut des personnels hospitaliers – surnommée le «Ségur de la santé», du nom de l’avenue parisienne où se trouve le ministère concerné – puisse accoucher, d’ici à l’été, d’une sortie de crise négociée et acceptable pour la majorité des syndicats de médecins et d’infirmières.

«Ce sont des casseurs, des voyous qui n’avaient rien à faire dans cette manifestation»

Côté affrontements entre policiers et manifestants, la situation survenue mardi à Paris – alors que d’autres manifestations de soignants avaient lieu dans plusieurs villes de France – a bien été résumée par l’urgentiste Patrick Pelloux, l’un des porte-paroles des urgentistes: «Ce ne sont pas les soignants qui sont responsables des exactions sur l’esplanade des Invalides. Ce n’est pas nous. Nous, c’était une manifestation pacifique pour revendiquer des choses que tout le monde comprend pour les hôpitaux, et ce sont des casseurs, des voyous qui n’avaient rien à faire dans cette manifestation, qui ont fait ces exactions», a déclaré ce médecin connu pour avoir réchappé, en janvier 2015, au massacre de Charlie Hebdo, dont il était un collaborateur. Sauf qu’une image largement diffusée sur les réseaux sociaux alimente la controverse, du côté des forces de l’ordre comme du côté des soignants: celle d’une infirmière tirée par les cheveux et interpellée violemment par les policiers après les avoir copieusement insultés et avoir jeté sur eux des projectiles.

Placée en garde à vue puis relâchée, l’intéressée, quinquagénaire et employée depuis dix-sept ans dans un hôpital de Villejuif, en banlieue parisienne, est convoquée devant la justice le 25 septembre. Mais sa colère illustre le fossé entre les soignants et le gouvernement, que l’ex-patronne de la CFDT Nicole Notat, aux commandes du «Ségur de la santé», doit surmonter: «Le niveau de colère est élevé, juge un familier de ces négociations. Beaucoup de soignants redoutent d’être trahis et abandonnés une fois qu’ils auront empoché la prime Covid [entre 500 et 1500 euros selon les départements]. La confiance manque.»

«Tout est corseté par le statut de la fonction publique»

La pénurie de masques en pleine épidémie, le manque de tests, le poids de la bureaucratie incarnée par les Agences régionales de la santé (ARS) font peser de lourds nuages sur les négociations entamées le 17 mai et supposées s’achever mi-juillet: «La question des rémunérations est cruciale pour le ressenti des personnels, mais la hausse des salaires sera de toute façon limitée, car tout est corseté par le statut de la fonction publique», jugeait récemment dans Le Temps Jean de Kervasdoué, ancien directeur des hôpitaux. La question des 35 heures de travail hebdomadaires (accusées de compliquer la gestion des ressources humaines) ou l’absence de responsabilité réelle des directeurs d’hôpitaux empoisonnent le débat: «Si on continue de noter les directeurs en fonction du nombre de lits et de postes supprimés, et si les budgets des ARS continuent d’être pilotés depuis Paris, on va dans le mur. Et vu le niveau de colère, cela peut faire mal…» juge un médecin hospitalier parisien.

L’autre sujet empoisonné est celui des casseurs, après la décision du Conseil d’Etat, le 13 juin, de rétablir la liberté de manifester malgré l’état d’urgence (dont les conditions de sortie sont débattues ces jours-ci au parlement). Les soignants, très populaires dans l’opinion, sont naturellement tentés de jouer la rue pour faire plier le gouvernement. Mais quid de leur infiltration par des «black blocks», et qu’adviendra-t-il si leurs rassemblements s’achèvent, comme à Paris mardi, par des affrontements avec la police, par ailleurs tentée elle aussi de laisser le climat se détériorer pour obtenir gain de cause dans son bras de fer avec le Ministère de l’intérieur? La parenthèse de calme social forcé, imposée par la pandémie, se referme dangereusement sur la France.