«Barak? Sharon? Pour le peuple palestinien, cela ne fait aucune différence.» Le chef du Fatah pour la Cisjordanie, Marwan Barghouti, ne manque pas de cohérence. Celui qui s'est profilé ces derniers mois comme l'une des locomotives de l'insurrection palestinienne, continue d'asséner le même message, dans son bureau de Ramallah: «L'Intifada va continuer, quel que soit le vainqueur.»

La campagne électorale qui bat son plein en Israël n'est pas seulement en train de polariser la société israélienne. Elle menace aussi de faire voler en éclats le camp palestinien. Car les propos de Barghouti sont aussi destinés à Yasser Arafat et à certains de ses proches qui multiplient, depuis quelques jours, les appels en faveur du premier ministre Ehud Barak en vue du scrutin de mardi prochain. «Personne ne peut activer ou désactiver l'Intifada avec une télécommande», affirme celui qui à la haute main sur les milices palestiniennes de Cisjordanie. Puis se tournant vers les Israéliens: «Ils se trompent s'ils croient qu'ils arriveront à obtenir la sécurité sans être prêts à en payer le prix.»

Un peu à l'image de son cousin ennemi israélien, Yasser Arafat n'en finit pas de faire du zigzag ces derniers jours. A Davos, il lançait des flèches enflammées contre le gouvernement de Barak et sa politique «barbare et sauvage». Le lendemain, il se montrait tout miel, sur une chaîne de télévision de l'Etat hébreu, préconisant la poursuite du processus de paix. Devenu, auprès des Palestiniens, presque aussi impopulaire que le travailliste l'est chez les Israéliens, Arafat partage avec lui son caractère imprévisible.

Sous ces fluctuations de surface, la conviction est pourtant profondément établie au sein de l'Autorité palestinienne qu'Ehud Barak ne parviendra plus à rattraper le retard qui le sépare encore du faucon Ariel Sharon. Suivant la «ligne Barghouti», divers responsables du Fatah annonçaient eux aussi une «intensification» des actions «dans un futur proche». Pour la première fois, un obus de mortier touchait mardi la colonie juive de Netzarim, dans la bande de Gaza, mettant soudain les colons à portée des tirs palestiniens. Hier, un Israélien était tué en Cisjordanie, le cinquantième à trouver la mort depuis le début de l'Intifada.

«Le scénario d'un chaos à la libanaise apparaît de plus en plus réaliste si Sharon est élu, selon Yair Sheleg, spécialiste des colons au journal Ha'aretz. Cela pourrait amener la population israélienne à «lâcher» les colons en demandant le retrait des zones les plus exposées. Mais cela se passerait sans accord de paix et ne concernerait ni Jérusalem, ni la Vallée du Jourdain.»

De fait, ce chaos tant redouté est déjà largement installé. Il y a deux semaines, le chef de la télévision palestinienne Hisham Mekki, un proche d'Arafat, était assassiné en pleine rue à Gaza. Depuis lors, tout paraît possible. Meurtres, exécutions, arrestations et vengeances s'enchaînent à un rythme de plus en plus soutenu, tandis que leurs motifs deviennent de moins en moins clairs.

L'armée israélienne joue, elle aussi un rôle considérable dans cette descente aux enfers. Maintenant un contrôle implacable sur les villes et les villages palestiniens qui ne cessent de s'appauvrir, elle commet «erreur» sur «erreur». Personnel médical molesté et littéralement traîné dans la boue pendant des heures, femmes et enfants abattus sans raison apparente, refus de laisser passer des malades ou des femmes enceintes aux check points militaires: le chef d'état major de Tsahal a sermonné publiquement ses soldats à plusieurs reprises cette semaine, leur reprochant d'être atteints du syndrome de «la gâchette facile». Seules trois enquêtes disciplinaires ont cependant été ouvertes pour l'instant.

«Voilà quatre mois que je ne travaille presque plus. Je suis totalement dépendant du bon vouloir des Israéliens», s'insurge à Ramallah l'avocat d'affaires Jalal Khader. Les tribunaux sont fermés, les Ministères ne fonctionnent plus à cause des bouclages de l'armée qui empêchent les gens de se rendre au travail. «Bien sûr qu'il va y avoir des violences après les élections, Ariel Sharon ou non, conclut-il. Il y a une limite à bafouer la dignité humaine.»