«La Pologne communiste est morte, bienvenue dans la Pologne européenne!» Andrzej Drygas, le directeur marketing de Solaris, prend le paysage à témoin. Nous sommes à Bolechowo, au cœur de la Pologne, à mi-chemin entre Berlin et Varsovie. Du siège de la compagnie, perché sur une colline, le regard porte sur des entrepôts vétustes devant lesquels paradent des bus flambant neufs. Quand le rideau de fer divisait l'Europe, ces halles hébergeaient une fabrique classée «secret-défense». On produisait ici la munition pour tout le bloc de l'Est. Puis l'Empire soviétique se disloqua. Les dernières palettes d'obus prirent le chemin de l'Irak et de l'Iran. C'était au début des années 90. Ensuite, la fabrique fit faillite et ferma.

Dix ans plus tard, l'Histoire est en marche. Avec les bus Solaris, Bolechowo tient son nouveau produit d'exportation «made in Polen». Des entrepôts qui ont survécu sortent des bus à la place de la munition. La marque polonaise rivalise avec les marques établies comme Mann ou Mercedes, Volvo ou Scania. Peints en couleurs vives et arborant un design moderne avec leur pare-brise asymétrique, des spécimens scintillent sous le soleil, prêts à la livraison. Beaucoup prendront la route de l'ouest. Destination: la veille Europe. Ou la Suisse.

L'été 2002, Winterthour faisait sensation en choisissant Solaris de préférence aux offres de deux constructeurs européens. Deux ans plus tard, les Zurichois sont si contents de leurs bus polonais qu'ils ont commandé 20 nouveaux véhicules à Bolechowo. Coire et Kreuzlingen ont à leur tour fait confiance à Solaris. Et maintenant La Chaux-de-Fonds. Juste avant Pâques, la ville des Franches Montagnes a signé avec les Polonais pour huit trolleybus électriques. «Sur place, nous avons découvert des véhicules robustes et bien construits pour un prix très compétitif», justifie Jean-Michel von Känel, le directeur de la compagnie neuchâteloise. Le contrat porte sur 5,1 millions de francs. Pour remplir le même cahier des charges, la maison soleuroise Hess facturait 7 millions. «L'écart ne justifiait pas un réflexe patriotique», avoue von Känel.

Préjugés vaincus

Surtout que le prix, cet argument massue, n'est qu'un avantage parmi d'autres. Le Suisse est rentré de Pologne «impressionné». «A tous les échelons de l'entreprise, j'ai rencontré des partenaires très compétents. On sent une équipe enthousiaste. Ils sont prêts à se mettre en quatre pour satisfaire leur client.» Qu'il évoque la qualité des véhicules ou le service après-vente, la souplesse des procédures de fabrication ou les délais de livraison, von Känel n'a que des louanges pour Solaris. Ses préjugés ont fondu et il a trouvé les mots pour dissiper les réticences de son conseil d'administration.

La recette de Solaris? «Nos clients ont toujours raison. Nous ne faisons aucun compromis sur la qualité et nous construisons plus intelligemment que nos rivaux», répond Krzysztof Olszewski. Le fondateur et patron de la société est un messie pour la région. Quand, en 1996, il lançait la production de bus à Bolechowo – d'abord sous licence pour le constructeur allemand Neoplan – il avait réuni une trentaine d'ouvriers. Solaris emploie aujourd'hui 560 personnes, tendance à la hausse. «Créer notre marque et gagner notre indépendance furent des décisions en or», déclare Krzysztof Olszewski. Longtemps, les banques n'y ont pas cru. Le pari était risqué. Mais, dit l'entrepreneur, «prendre des risques est une maladie polonaise».

Sûr d'être sur la bonne voie, Krzysztof Olszewski a foncé, trouvant toujours in extremis une solution financière. Après quatre ans d'activité, Solaris est leader en Pologne (plus de 50% du marché national). Surtout, la part des ventes à l'exportation dans le chiffre d'affaires (66 millions d'euros en 2003) augmente chaque année: 52% en 2002; 61% en 2003. L'objectif de 70%, d'abord fixé pour 2006, sera sans doute dépassé cette année.

A Bolechowo souffle l'esprit d'une Pologne ambitieuse et ingénieuse. Le personnel de Solaris est jeune et très qualifié. Krzysztof Olszewski recrute à l'Université technique de Poznan, la ville toute proche, cinquième du pays par sa taille (600 000 habitants). Le patron balaie le soupçon de sous-payer son personnel: «Les géants de la branche produisent tous à l'Est. Nous sommes à égalité.» Qu'en pense le personnel? Une employée croit savoir que son salaire est «un peu inférieur» à ce qu'elle recevrait dans une compagnie européenne basée en Pologne. Mais elle ajoute aussitôt: «Les boîtes étrangères investissent à court terme et licencient d'un jour à l'autre pour aller produire ailleurs.» Rien ne la ferait changer d'emploi: «Solaris est une société polonaise qui marche, c'est la meilleure garantie pour un emploi durable.»

Dans les ateliers, la fierté du personnel est palpable. Beaucoup d'employés ont une expérience occidentale et parlent l'allemand ou l'anglais. Tadeusz Maloniwski, de retour de cinq ans passés aux Etats-Unis, dirige un groupe d'informaticiens. Leur local paraîtrait médiocre à un ingénieur européen, mais les outils – ordinateurs et programmes – sont à la pointe du progrès. «Ce qui me plaît, c'est notre liberté, explique le jeune cadre. Nous avons feu vert pour tester nos idées. C'est stimulant.» Dans la halle de montage, je m'étonne de ne pas voir de robot ou de machine bourrée d'électronique. L'ouvrier Marian Ratajczak sourit: «Tout est monté à la main. C'est notre marque de fabrique. Une garantie de qualité.» On imagine aisément qu'à La Chaux-de-Fonds, pays des manufactures horlogères, l'argument ait fait mouche.

Un jour au Vietnam

L'adhésion de la Pologne ne changera pas grand-chose pour Solaris. Un avantage: les pièces détachées et l'acier entreront en Pologne sans perte de temps à la frontière. Un inconvénient: le travail administratif est alourdi par des directives compliquées. Avant Pâques, le personnel se formait à la TVA européenne. Tandis que la matière rebutante fait grimacer plusieurs employés, Krzysztof Olszewski planifie l'avenir. «Solaris doit croître. C'est la condition pour rester compétitif.» Digérer le changement d'échelle est une épreuve logistique et de trésorerie – le bénéfice (1 million d'euros avant impôt en 2003) est réinvesti dans la consolidation du capital. Olszewski est déterminé: «Dans dix ans, nous produirons toujours en Pologne, mais peut-être aussi en Asie. Par exemple au Vietnam. Car obéir à la logique nationale serait suicidaire.»

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