Alors que les «Six» se réunissent ce jeudi à Vienne pour évoquer la crise nucléaire iranienne et élargiront peut-être leur cercle aux Etats-Unis (désormais prêts à discuter directement avec Téhéran sous conditions), le rituel en place depuis l'hiver voudrait que le président Mahmoud Ahmadinejad en profite pour opérer une nouvelle sortie ultranationaliste, éventuellement antisioniste. Mais si cette rhétorique avait pour but de rappeler que les isargarans (néo-conservateurs) détiennent désormais tous les leviers de pouvoir - guide suprême, présidence, Conseil des gardiens et parlement -, elle apparaît depuis deux mois comme une imprécation contre l'émiettement de la nation.

La première alerte concernait le Khuzestan (ouest), région frontalière de l'Irak, résidence de la plupart des deux millions d'Arabes (3% de la population) qui peuplent l'Iran, et siège principal des ressources pétrolières du pays (Le Temps du 28.3.06). Des actes de sabotage et des attentats à la bombe y ont été commis de décembre à février, l'ayatollah Ali Khamenei accusant la Grande-Bretagne d'instrumentaliser cette révolte ethnique.

De la mi-avril au 1er mai, c'est en zone kurde que le conflit s'est allumé. Concentrés à l'ouest, les Kurdes iraniens, sunnites, représentent environ 7% de la population. Ils ont été la cible d'attaques à ce point visibles que le ministre de l'Intérieur du Kurdistan irakien a pu faire état du bombardement, par l'armée iranienne, le 1er mai, de dix villages situés sur la frontière.

Pour Téhéran le défi se situe désormais à l'est, au croisement des frontières du Pakistan et de l'Afghanistan, dans un imbroglio territorial qui a poussé l'Iran le 1er mai à solliciter l'intercession d'Interpol. A l'image du Baloutchistan pakistanais, le Sistan-Baloutchistan iranien est un désert, laissé pour compte économique: un triple record national d'analphabétisme, de malnutrition, de chômage.

Mais si Islamabad se contente de ne contrôler que très partiellement sa province (ce qui permet la naissance de mouvements néotalibans), Téhéran a souhaité asservir cette province sunnite, qui détient le record des votes anti-Ahmadinejad tant au premier qu'au deuxième tour de la présidentielle de juin 2005. C'est également un pivot de la contrebande et des trafics de drogue.

D'autorité, sans l'aval du parlement, le président Ahmadinejad y a imposé un gouverneur chiite, l'ami de jeunesse Habibollah Dehmardeh, et souhaité le déploiement musclé des bassidjis (gardiens de la révolution).

Le résultat est une montée en force du groupe armé Jundallah (Jund, soldats: soldats d'Allah), avec à sa tête un jeune commandant baloutche de 23 ans, Abdulmalik Rigi. Depuis 2003 déjà (Rigi affirme avoir pris les armes depuis quatre ans), Jundallah est connu pour les kidnappings et assassinats ciblés de militaires et représentants du gouvernement. Mais 2006 a consacré sa réputation: le 19 janvier, peu avant d'obtenir un échange apparemment négocié de prisonniers, Jundallah fait exécuter un commandant des gardes-frontière. Le 16 mars, Jundallah attaque un convoi officiel entre la bourgade frontalière de Zabol et le chef-lieu Zahedan: 20 morts. Le 14 mai, une autre attaque survient entre Kerman et Bam et laisse 12 morts. Cette attaque est niée par Jundallah, mais inquiète Téhéran car elle se produit à 300 kilomètres de la frontière.

«Quelle autre posture peut-on adopter?»

En parallèle, Jundallah soigne ses relations publiques: alors que la presse iranienne annonce le 6 avril la mort d'Abdulmalik Rigi, il apparaît cinq jours plus tard sur les écrans d'Al-Arabiya, dans une vidéo où est par ailleurs exécuté l'un des responsables du comité politique des Gardiens de la révolution de Zahedan.

Le 14 mai, alors que le gouverneur Dehmardeh refuse de voir dans Jundallah autre chose qu'un avatar taliban, Rigi donne une longue interview à Rooz, un média en ligne iranien, où il partage son temps de parole avec l'un de ses otages puis tient des propos qui imposent l'agenda politique du mouvement: (Téhéran) «tue nos gens simplement parce qu'ils sont baloutches ou sunnites. Quelle autre posture peut-on adopter? [...] Ils ont envoyé 22000 hommes pour nous combattre, nous anéantir. [...] Ils ont dit que nous étions simplement des contrebandiers et des vagabonds. Je ne nie pas que parmi nos tribus existent également des contrebandiers. Mais nous devons voir et comprendre pourquoi ils sont devenus contrebandiers [...] Nous ne sommes pas sécessionnistes. Nous sommes Iraniens. L'Iran est ma mère patrie.»

Face à un «terrorisme» qui atteint une dimension politique et rappelle des revendications socio-économiques connues, Téhéran a sorti le 19 mai la même botte secrète qu'au Khuzestan: «Nous avons saisi des documents qui montrent les liens entre ce groupe et les oppresseurs (ndlr: Etats-Unis et Israël)», assène un représentant local des Gardiens de la révolution.