L’opération «Plomb durci» a été déclenchée le 27 décembre par des bombardements et des raids aériens israéliens dans la bande de Gaza, suivis d’une offensive terrestre qui a pris fin avec la déclaration d’un cessez-le-feu par Israël le 18 janvier, deux jours avant l’intronisation aux Etats-Unis de Barack Obama. L’intervention israélienne a fait 1400 morts dont 900 civils estime-t-on côté palestinien, le bilan officiel pour les Israéliens étant de 13 morts dont 3 civils. Très critiquée pendant son déroulement par les Européens et l’ONU, l’opération avait déjà suscité un rapport très dur d’Amnesty International en juillet, avant la nouvelle salve que l’armée israélienne essuie aujourd’hui: un rapport de l’organisation non gouvernementale israélienne «Shovrim Shtika» (Briser le silence) qui expose cinquante-quatre situations racontées par trente militaires.

Un catalogue de mauvaises pratiques

Le seul sommaire du rapport de l’association, publié ce mercredi et en accès libre sur Internet, fait frissonner: embuscades, meurtres, démolitions de maison, utilisation de phosphore, perquisitions ou encore arrestations. L’association, dont la vocation est de demander des comptes à l’armée israélienne, et dont le travail est souvent repris par des organisations palestiniennes, a réuni une série de témoignages tous plus accablants les uns que les autres. Des récits anonymes, de gradés et de simples soldats dit-elle. Trente militaires auraient participé à l’enquête.

L’usage de phosphore blanc, un fumigène qui peut être utilisé comme arme chimique et provoquer de graves brûlures, semble ainsi bien documenté par les témoignages cités. «Nous avons utilisé du phosphore contre une maison où nous suspections qu’il y avait des explosifs et un tunnel. Et effectivement il y a eu des explosions secondaires ensuite», se rappelle ce soldat. «Le phosphore crée une ombrelle de feu au-dessus des maisons, c’est reconnaissable…» explique un autre, «c’était perturbant, parce qu’à l’entraînement, on nous apprend que le phosphore blanc ne s’utilise pas car il n’est «pas humain»: on nous montre des films montrant ce qu’il produit comme effets sur les personnes touchées, et tout à coup nous réalisons que, voilà, nous sommes en train de le faire»… Et cette illusion écrite au passé: «jusque-là, je pensais appartenir à l’armée la plus humaine du monde…».

Au-delà du phosphore blanc, les récits cités par «Briser le silence» pointent tous le manque d’attention porté aux civils, et une atmosphère de «tirer d’abord, vérifier ensuite», contraire à toutes les valeurs officiellement promues par l’armée israélienne. Ce n’est pas la faute des hommes mais d’un système, écrit l’ONG. «On nous a dit que les Arabes dormaient normalement la nuit, et n’avaient rien à faire dehors… On ne nous a pas dit de tirer sur tout ce qui bougeait, mais c’est cela qui était impliqué…» «Des quartiers entiers ont été rasés parce qu’on a lancé des roquettes Qassam depuis quatre maisons… Cela semble un peu injuste, disproportionné», confie cet autre soldat. «Le commandant nous a très clairement dit que les innocents ne devaient pas être touchés, mais c’est surtout la panique qui dirigeait les opérations».

Des civils comme boucliers humains?

Comme il l’a déjà fait par le passé, le quotidien de gauche Haaretz a repris certains de ces témoignages dans son édition d’aujourd’hui, titrant sur les «habitants de Gaza utilisés comme boucliers humains pour les fouilles dans les maisons». Le journaliste certifie avoir réinterrogé lui-même le soldat qui a témoigné pour «Briser le silence».

«Je peux vous certifier que Tsahal n’utilise pas de boucliers humains, c’est le Hamas, et c’est d’ailleurs dans le rapport d’Amnesty International»: pour Freddy Eytan, le directeur du Centre des affaires publiques de Jérusalem, il n’est acceptable de jeter l’opprobre sur toute une armée, en transformant des bavures, qui ont dû arriver, en ligne de conduite générale, en politique systématique. «Briser le silence» est financée entre autres par l’Arabie Saoudite, fait-il remarquer (par l’Union européenne aussi, ndlr), et selon lui, ce sont seulement quelques soldats en mal de reconnaissance qui ont apporté leur témoignage; ils ne seraient même pas trente, selon lui. Sur le fond, le responsable reconnaît qu’«il n’y a pas de guerre propre», et que l’ère des guerres conventionnelles est terminée, où des soldats affrontaient des soldats: aujourd’hui les soldats se battent contre des terroristes qui se cachent dans la population. «Je suis affirmatif, l’armée israélienne est l’une des plus morales du monde! Il y a une cour de justice qui juge les fautes qui sont commises en son sein, et les directives sont toujours très précises.»

L’armée israélienne rejette aussi toutes les accusations portées par «Briser le silence» dans un communiqué: «Il est clair que les soldats des forces armées israéliennes ont opéré en accord avec les lois internationales et les ordres qu’ils ont reçus, en dépit des combats difficiles et complexes.» Elle ajoute que «la plupart des témoignages sont anonymes et manquent de détails qui permettraient à l’armée d’enquêter, de les confirmer ou de les récuser». Enfin l’armée israélienne regrette ne pas avoir pu mener son enquête avant la publication du rapport.

Les médias n’ont pas pu se rendre à Gaza pendant l’opération «Plomb durci», qui n’a été couverte que par le biais de communiqués officiels et de conversations téléphoniques occasionnelles, seul un groupe de journalistes israéliens a été admis sur le territoire palestinien vers la fin des combats.