L'Irak est un bon baromètre du réveil militaire japonais. En 1991, durant la première guerre du Golfe, le gouvernement nippon avait choisi de signer un copieux chèque de 13 milliards de dollars pour soutenir financièrement la coalition conduite par les Etats-Unis. Changement de décor radical douze ans plus tard: vendredi, les premiers éléments des quelque 600 soldats que Tokyo a accepté de dépêcher en Irak ont quitté l'archipel pour rejoindre, au Koweït, puis dans leurs bases futures du sud irakien, la poignée d'éclaireurs des forces d'autodéfense envoyées sur place fin décembre.

Une première au Cambodge

Le seul fait d'utiliser l'appellation officielle des troupes nipponnes montre d'ailleurs le chemin parcouru. Au terme de l'article 9 de sa Constitution de novembre 1946, le Japon a définitivement «renoncé à la guerre et à l'utilisation de la force pour régler des disputes internationales». Les forces d'autodéfense créées dans la foulée à la demande de l'occupant américain d'alors pour rétablir l'ordre et protéger l'archipel d'une éventuelle agression communiste, ne sont donc pas supposées en sortir, et encore moins se mettre au service d'une expédition étrangère.

Mais ce pacifisme déclaré s'est récemment vidé de sa substance. En 1992, une première loi a autorisé le déploiement de troupes dans le cadre d'opérations de l'ONU, ce qui avait permis à Tokyo d'envoyer des soldats au Cambodge. En 1996, un nouveau vote du parlement a gommé la référence aux Nations unies pour lui substituer le concept de «crise». En 2001, les attentats du 11 septembre ont enfin fait sauter un autre verrou: la nouvelle législation autorise l'envoi des forces d'autodéfense partout dans le monde, pour lutter contre le terrorisme.

Sur le terrain, la présence de 600 militaires japonais en Irak est symbolique. La Pologne, l'Italie ou l'Espagne ont des contingents de plusieurs milliers d'hommes. L'Ukraine en a déployé près de 1700. Mais le poids politique et stratégique du contingent nippon est sans comparaison. Premier allié de Washington en Asie, le Japon abrite en permanence sur son territoire plus de 40 000 GI, notamment sur l'île d'Okinawa. Les forces d'autodéfense – divisées en trois armes: armée, marine et aviation – possèdent en outre un arsenal de tout premier ordre et font preuve d'une interopérabilité quasi totale avec les troupes américaines.

Dans le cas de l'Irak et des convulsions du golfe Persique, la véritable importance du déploiement militaire japonais ne porte pas sur les fantassins envoyés dans le sud-est du pays – où le calme prévaut plutôt – mais sur les forces navales de soutien que Tokyo a accepté d'envoyer. «La marine japonaise, très professionnelle, est un appui de taille pour la coalition», explique l'expert sud-coréen Song Young-sun à Séoul. Un ancien attaché militaire français à Tokyo confirme: «Le Japon n'a plus une posture d'autodéfense. Il recommence à penser en termes de sphère régionale et de protection de ses intérêts vitaux, à commencer par le pétrole.»

Menace nord-coréenne

Le premier ministre Junichiro Koizumi incarne cette nouvelle donne. Nationaliste et réformateur, ce dernier a fait de sa proximité avec l'état-major un atout politique dans sa conquête du Parti libéral-démocrate au pouvoir presque sans interruption depuis l'après-guerre. Avec, comme argument de poids, la protection «légitime» de l'archipel contre la menace nucléaire nord-coréenne. Et la nécessité de répondre à la montée en puissance de l'armée populaire chinoise. L'autre argument est économique. Les forces d'autodéfense, qui comptent 148 000 fantassins, plus de 140 navires et près de 480 avions, sont un gros pourvoyeur d'emplois industriels. Le chasseur bombardier F-2 de Mitsubishi, dérivé du F-16, est un programme d'armement d'importance. La construction navale japonaise, «tuée» par les chantiers sud-coréens moins chers, voit aussi d'un bon œil la livraison prévue en 2008 de nouveaux porte-hélicoptères dont l'un aura quasiment la taille d'un porte-avions. Dernier gagnant de ce renouveau militaire: le secteur de l'industrie spatiale. «Des satellites militaires, dont le premier a été lancé en avril 2003, donneront à ces forces les yeux qui leur manquent», écrit dans son dernier livre le chercheur Jean-Marie Bouissou*

Dans un Japon où la gauche pacifiste est en perte de vitesse, le pari de M. Koizumi et des partisans d'une armée nipponne requinquée ne rencontre guère d'obstacles. Mais tout pourrait capoter si l'archipel devenait, par exemple, la cible d'attentats terroristes. Al-Qaida n'a-t-elle pas, selon la presse japonaise, menacé le gouvernement de Tokyo de rétorsions en cas d'envoi de troupes en Irak?

*«Quand les sumos apprennent à danser», Ed. Fayard.