«Président Mao Yeh, président Mao Yah. Tous les jours je pense à toi. Salam président Mao!» Chanteur han, Dao Lang a pulvérisé cette année toutes les ventes de l'histoire de la pop chinoise avec son rock ethnique. Plus de cinq millions de disques écoulés en quelques mois, copies pirates non comprises. Ses mélodies d'inspiration ouïgour célèbrent la terre du Xinjiang… et le labeur des soldats défricheurs inspirés par l'appel de Mao à consolider les frontières du front ouest.

Brigades de production

Au début des années 50, Mao Tsé-toung expédiait 175 000 soldats au Turkestan chinois, gigantesque territoire qui entoure l'un des plus grands déserts de la planète, pour combattre les seigneurs de la guerre, les agents soviétiques, américains ou du Kuomintang, les indépendantistes et les prophètes d'un Etat islamiste. En 1954, une grande partie de ces troupes démobilisées furent transformées en brigades de production. Un demi-siècle plus tard, la Chine entretient des relations stables avec les pays d'Asie centrale et la Russie, les talibans ont disparu et la menace indépendantiste est sous contrôle. Mais les effectifs des brigades de Mao – le Corps de production et de construction du Xinjiang (CPCX) – ont gonflé pour atteindre 2,54 millions de membres.

Loin d'apparaître comme un vestige du passé, ces bing tuan – ou régiments paramilitaires qui servent d'avant-postes de la colonisation han – connaissent un second souffle. Lors d'un récent passage dans la «région autonome du Xinjiang», le premier ministre Wen Jiabao a déclaré qu'il fallait renforcer la «glorieuse tradition» des bing tuan afin de maintenir l'«unité ethnique», l'«union nationale» et la «stabilité politique et sociale» de la région.

Le CPCX fait pourtant figure de dernier archipel maoïste au sein de la Chine convertie au capitalisme. Composés de 14 divisions et de 186 régiments, les bing tuan gèrent 1500 entreprises, dont 198 conglomérats industriels et 58 fermes collectives installées le long des 2000 km de frontières avec les huit pays voisins du Xinjiang et produisent 40% du coton de la province, des tomates, des céréales, du raisin et des fruits. En début d'année, Pékin a décidé de créer trois nouvelles villes sous le contrôle du CPCX comme c'est déjà le cas pour Korla. «Nous sommes le dernier porte-avions de l'économie planifiée, reconnaît Zhang Qingli, le commandant du corps depuis 1999. Si nous ne changeons pas, nous deviendrons une île perdue dans un océan d'économie de marché.»

Mais la véritable raison d'être de ce corps, c'est le quadrillage d'un territoire musulman de la plus haute importance stratégique (relais avec l'Asie centrale et ses hydrocarbures, gaz, eau et base d'essai nucléaire) alors que Pékin s'inquiète toujours de la pacification des marches de son empire. Depuis le 11 septembre 2001, le pouvoir chinois agite la menace terroriste pour justifier une reprise en main. Selon les chiffres officiels, entre 1990 et 2003, les «terroristes» ouïgours ont tué 160 officiels et figures religieuses au Xinjiang alors que les forces de sécurité ont abattu 110 «terroristes» et démantelé 560 de leurs organisations.

En septembre dernier, un groupe d'exilés ouïgours annonçait à Washington la formation d'un gouvernement en exil du «Turkestan oriental». Les Ouïgours n'ayant pas de dalaï-lama pour unifier et promouvoir leur cause hors de Chine, les mouvements indépendantistes demeurent toutefois faibles et sans relais.

Alors qu'ils représentaient à peine 5% de la population du Xinjiang en 1949, les Hans sont désormais aussi nombreux que les Ouïgours, la principale ethnie turcophone de cette province de dix-huit millions d'habitants. Après les soldats, les colons forcés furent les «contre-révolutionnaires», puis les «jeunes instruits». Aujourd'hui, ce sont des paysans à la recherche de travail.

Dans les années 60, plusieurs autres corps de production et de construction furent établis dans les régions frontières (Mongolie intérieure, Mandchourie, Yunnan). Tous ont été démantelés à la mort de Mao, en 1976, sauf au Xinjiang. Selon l'historien Ma Dazheng, trois raisons expliquent cette survie: après l'effondrement de l'ex-URSS, le Xinjiang serait un point de pénétration des forces occidentales pour freiner l'émergence de la puissance chinoise; depuis les années 90, les forces séparatistes seraient liées au terrorisme international; pour stabiliser la province il faut développer son économie.

Dao Lang le traduit en ces termes: «Chantons, dansons! Le peuple interethnique unifié chante les louanges du dirigeant Mao, lai, lai, lai, lai, lai, lai.»