Le «soleil du XXIe siècle» s’est éteint, mais le flambeau de la dictature des Kim brûle toujours. La Corée du Nord a annoncé le décès de son leader Kim Jong-il et immédiatement intronisé son fils pour maintenir en vie l’unique dynastie communiste de la planète. Un tour de passe-passe accompli en quelques minutes à coup d’annonces officielles mais qui bouscule le calendrier de succession qu’avait échafaudé la dictature et ouvre un nouveau chapitre d’incertitude en Asie du Nord-Est.

Hier matin, les 23 millions d’habitants du royaume ermite ont été sommés d’écouter une «annonce importante» à midi pile, sur la télévision d’Etat. Comme en 1994, lors de la mort du fondateur du régime Kim Il-sung, la présentatrice, engoncée dans son costume traditionnel noir, s’est effondrée en larmes en annonçant l’insoutenable nouvelle au peuple nord-coréen. Après 17 ans de règne absolu, le dictateur de 69 ans est mort samedi matin dans son luxueux train blindé, victime d’une crise cardiaque. Son décès fait suite à de «grandes douleurs physiques et mentales dues à des efforts insatiables» consacrés «au bien être du peuple» a poursuivi la présentatrice au teint livide. Une annonce qui a déclenché des scènes d’hystérie collective à travers le pays.Des images habilement mises en scène par la propagande qui n’excluent pas la sincérité d’une population éduquée depuis l’enfance dans un culte de la personnalité absolue. A l’école, les cours commencent avec les exploits de Kim et chaque élève reçoit des friandises lors de l’anniversaire des dirigeants. Dans le pays le plus fermé du monde, où sont interdits l’Internet ou les appels téléphoniques internationaux, la population n’a aucun moyen de développer un esprit critique similaire à celui qui a fini par souffler dans le monde arabe.

Mais les malheurs de ses alliés du Moyen-Orient ont renforcé ces derniers mois la paranoïa d’un régime hanté par le spectre de la chute depuis la fin de l’ère soviétique. Aussi, à peine le décès annoncé, le régime a promulgué l’avènement du jeune Kim Jong-un, comme pour ne laisser aucun espace à la contestation. «Tous les membres du Parti, les militaires et le peuple doivent suivre fidèlement l’autorité du camarade Kim Jong-un». a asséné un communiqué de l’agence officielle KCNA, brisant un secret de polichinelle. Le jeune homme, âgé de moins de 30 ans, avait été désigné dans le plus grand secret par son père, affaibli par une attaque cérébrale en 2008. Mais il n’était apparu au grand jour que l’an passé, étant promu général quatre étoiles, le 27 septembre 2010.

En apparence, la succession se déroule sans obstacle et la mise sur orbite de l’héritier semble irrésistible, tant les élites ont intérêt à s’unir autour de lui pour maintenir le système en vie. «Nous ne voyons aucun signe de division interne ou d’opposition à la succession», note John Delury, de l’Université Yonsei, à Séoul.

Mais ce scénario optimiste pourrait se lézarder au cours des mois à venir lorsque le jeune homme tentera d’affirmer son pouvoir face à la veille garde. «Les préparatifs de la succession n’étaient pas achevés. Le régime est désormais à la merci de luttes intestines. Il y aura des purges, des meurtres et ceux qui seront évincés deviendront des ennemis des Kim», prédit Wooyeal Paik, de l’Université Sungkyunkwan.

L’inexpérience de l’héritier est un handicap dans une culture aux racines confucéennes où la jeunesse s’efface traditionnellement face aux anciens. Là où le dictateur défunt avait eu deux décennies pour préparer son accession au pouvoir suprême, son fils n’aura eu qu’une formation accélérée de trois années alors que le régime fait face à des défis sans précédent et une population désabusée. Le beau-frère de Kim Jong-il, Chang Song-taek devrait jouer un rôle clé aux côtés de l’apprenti dictateur, avec le soutien de Pékin qui a fait part de sa «tristesse», à l’annonce du décès du «cher leader».

Ces incertitudes préoccupent les voisins sud-coréens, japonais et leur allié américain, qui craignent une surenchère nationaliste visant à affermir l’héritier sur son trône. Avec le risque d’une nouvelle fuite en avant nucléaire et des provocations militaires à la clé A Séoul, le président Lee Myung-bak a placé son armée en alerte le long de la DMZ, qui déchire en deux la péninsule et s’est entretenu avec Barack Obama pour parer à toute éventualité. Washington se demande si la succession dynastique remettra en cause les timides progrès enregistrés ces dernières semaines sur le nucléaire, en vue d’une relance des pourparlers à Six.