Les journalistes tunisiens, bâillonnés sous le régime du président déchu, mènent leur propre révolution. Ils s’emparent de la ligne éditoriale dans les rédactions.

Le gouvernement de transition en Tunisie ayant annoncé «la liberté totale» de l’information, des comités de rédaction se sont formés dans les médias d’Etat, mais aussi dans les journaux privés réputés proches de l’ancien régime et jusque dans ceux de l’ancien parti au pouvoir, indique l’Agence France-Presse, relayée par le quotidien algérien Liberté. «C’est nous qui décidons désormais», déclare Faouzia Mezzi, journaliste à La Presse, titre autrefois prestigieux qui était passé aux ordres du régime et dont il existe aussi une version en arabe, Essahafa . Et la journaliste d’ajouter que le PDG du groupe «a été confiné pour le moment au rôle de celui qui signe les chèques».

Côté rédactions, beaucoup disent savourer cette liberté: «Je sens que le rôle des journalistes dans la période qui s’ouvre est d’informer tout en préservant cette révolution contre les dérives et les usurpateurs», souligne l’un d’eux, Mahmoud Hosni. D’ailleurs, c’est bien la crainte de certains, relève France Info: «Que cette liberté d’exercer depuis vendredi ne soit que passagère. Il faut maintenant l’inscrire dans les mœurs des journalistes. Mais ce n’est pas si facile. [Ils] sont habitués à s’autocensurer depuis plusieurs décennies. Il faut […] changer en profondeur la structure des médias.» A ce propos, les rédacteurs d’Echorouk et du Quotidien «ont envoyé une pétition signée par la majorité des journalistes demandant le départ de leur directeur et des deux rédacteurs en chef, croit savoir le site Webmanagercenter. Par ailleurs, les deux quotidiens de l’ancien parti au pouvoir, Le Renouveau et Al-Horria, n’ont pas paru, et […] les journalistes de ces organes sont inquiets pour leur avenir de peur d’être pris pour cible en tant qu’agents de l’ancien régime.»

A La Presse, les journalistes ont montré à Euronews un détail édifiant «qu’on ne retrouvera plus jamais en première page: «Soit la photo du président, soit celle de la femme du président, explique Lotfi Ben Sassi. Même si le président n’a pas d’activité, on invente n’importe quel prétexte pour parler du président.» Le directeur […] n’est plus que l’ombre de lui-même, il sait que ses jours à ce poste sont comptés. Il s’enferme désormais dans son bureau, pour des tâches purement administratives. C’est d’ici qu’il recevait les ordres […]: «Par téléphone, dit Mansour M’henni. – Qui vous appelait? – Généralement […] l’appareil du ministère.»

Le premier signe du changement dans les médias est apparu dans la nuit qui a suivi la fuite de Ben Ali. Le logo Tunis7 a disparu de l’écran de la télévision publique. Ce symbole renvoyait au 7 novembre 1987, date à laquelle l’ancien président avait pris le pouvoir. Télévision tunisienne nationale , proclame le nouveau logo. Et le ton a totalement changé. On donne désormais la parole aux anciens opposants et aux gens dans la rue, et l’on organise même des débats. Jusqu’alors, cette TV était honnie en cachette par la population, car elle chantait à longueur de journée les mérites du régime. De fait, les Tunisiens étaient branchés en permanence sur les télévisions satellitaires arabes. Aujourd’hui, plus «aucune censure ne s’exerce», indique Karima, une journaliste du service des informations de la radio publique RTCI. Mais «nous filtrons les informations en tentant de vérifier les faits. L’équipe de direction est là, mais elle nous laisse faire notre travail de journalistes.»

Même son de cloche au groupe de presse proche de l’ancien pouvoir Maison Al-Anouar, qui possède quatre titres. Les directeurs de l’information ont disparu, mais les journalistes continuent de travailler, indique Chokri Baccouche, rédacteur en chef adjoint de l’un de ces journaux. Tandis qu’à l’agence officielle TAP, après un moment de flottement, la rédaction a pris les choses en main, tout en conservant son PDG. La prise de pouvoir s’est également effectuée à Radio Mosaïque FM, qui appartenait à la régente de Carthage et qui a décidé de transmettre «la voix des Tunisiens, quelles que soient leurs sensibilités et leur appartenance». «L’heure est à la liberté de ton après des décennies de censure», résume Libération.

De son côté, avec un numéro spécial «Vive la Tunisie!», également consultable en ligne, Courrier international annonce son retour dans les kiosques de Tunisie, où il était interdit depuis près d’une année et demie. Le magazine français a également traduit un article de La Vanguardia barcelonaise, qui raconte une réunion de journalistes sur place. Elle écrit: «La presse n’a jamais été libre en Tunisie. Les médias appartiennent au système. Et même les deux journaux d’opposition ne publient rien sans visa préalable de la censure. «Ben Ali a offert à la société du divertissement et de la propagande, explique Khaled Oueslati, de l’ Association arabe de radios libres, et il n’a rien voulu dire des jeunes qui ont payé cette révolte de leur vie.» Du fait que la presse n’a pas couvert les événements précédant la fuite du président, c’est Al-Jazira qui a été la chaîne la plus regardée et Facebook le grand média de substitution, comme le décrypte Mediapart.