- La démocratie polonaise est-elle en danger?

– Oui. La plupart des mécanismes de sécurité du système démocratique sont en train d’être détruits. En premier lieu, il y a le Tribunal constitutionnel qui n’est plus en état de fonctionner. Le nouveau pouvoir a introduit une loi qui paralyse son action. Puis cela a été le tour des médias publics qui sont transformés en médias «nationaux». Ce n’étaient peut-être pas les meilleurs du monde, mais ils étaient plutôt bons. Désormais ils vont être au service du gouvernement: ils se transforment en outil de propagande. Du jour au lendemain, ils ont voté une nouvelle loi, changé le président de la télévision publique, de la radio et de l’agence de presse polonaise, ainsi que tous les journalistes qui comptent. C’est comme un blitzkrieg pour transformer les médias en une arme du parti. Le patron de la télévision publique, poste le plus important, est désormais occupé par un ancien membre du PiS.

– La justice, les médias… quoi d’autre?

– Ce sera bientôt le tour de la fonction publique. Ils vont mettre à pied tous les fonctionnaires et changer les règles d’engagement. Par exemple, il ne sera plus interdit d’être affilié à un parti pour exercer cette fonction: ils recruteront les membres du PiS.

– Quel est l’objectif du PiS?

– Pour l’heure, il veut montrer qu’il détient le pouvoir, que tout lui est permis et qu’il ne se préoccupe pas de la critique.

– Est-ce une révolution conservatrice?

– C’est une révolution, mais est-elle conservatrice? Ils détruisent l’État, ils ne parlent que de pouvoir.

– Ils sont sur des positions proches de l’église, contre le mariage gay par exemple.

– Ils utilisent l’église plus qu’ils ne soutiennent les idées chrétiennes. L’église polonaise n’est pas à fond derrière le PiS, il y a des voix divergentes. Bien sûr que le PiS utilise la rhétorique conservatrice. Il est nationaliste, xénophobe, mais je ne dirais pas qu’il soutient des valeurs. Ce parti est construit sur des émotions, sur des idées de conspiration, sans vues précises de l’avenir. L’idée est d’être contre tout ce que l’on ne connaît pas bien. On ne connaît pas bien l’Europe? Soyons contre l’Europe. On ne connaît pas bien les gays, on est contre, etc. Il se construit sur la peur, sur la défense d’une identité.

– Comment expliquer son succès chez les jeunes?

– Depuis que nous avons gagné la liberté, en 1989, il n’y a pas eu de débat sur ce que l’on veut, où l’on veut aller, où l’on veut vivre, comment développer notre pays, la société. Il y avait quelques idées de base: construite l’économie, adhérer à l’Otan, puis à l’Union européenne. Mais nous n’avons pas appris à discuter. Il y a un vide. On ne sait pas comment faire, comment trouver une voie commune. Nous avons construit un système de partis, dans un cadre démocratique. Ces partis ont commencé à lutter entre eux mais il n’y avait pas de place pour les citoyens, il n’y avait pas de société civile. Nous étions des électeurs davantage que des citoyens, nous soutenions un parti, mais pas des idées.

– A quoi sert le KOD?

– Nous sommes un mouvement social, ni de gauche ni de droite. Il s’est créé en réaction à la violation de la loi et de la Constitution par le nouveau pouvoir. En moins d’une semaine, nous avons compris qu’ils allaient dans la mauvaise direction. Ceux qui ont la mémoire d’une autre époque, d’un régime non démocratique, ont aussitôt vu les symptômes d’une dégradation.

– Par exemple?

– Quand le président refuse la nomination de trois juges du Tribunal constitutionnel, quand on nomme à la tête des services secrets une personne qui avait été condamnée à trois ans de prison, quand le vice-ministre de la culture interdit une pièce de théâtre jugée pornographique, quand on menace les journalistes. Ce gouvernement veut régenter tous les aspects de notre vie.

– Quelles seront vos prochaines actions?

– Nous sommes en train d’enregistrer de façon officielle notre association. On attend la réponse. On se coordonne par groupes régionaux, thématiques (justice, médias, éducation…).

– L’Europe en crise reste-t-elle un modèle?

– D’autres pays européens connaissent les mêmes problèmes. Il y a de nombreux mouvements anti-démocratiques. Cela a commencé en 1989, avec la chute du rideau de fer. Avant, c’était clair: on savait ce qui était bien et ce qui était mauvais. A présent nous avons une génération qui a grandi sans discuter des idées démocratiques. Nous devrions lancer un mouvement européen pour la défense de la démocratie.

– Que pensez-vous du processus lancé par la Commission européenne destinée à superviser le respect de l’État de droit en Pologne?

– C’est très important. Nous le soutenons, mais nous craignons le résultat. Si la Commission devait sanctionner la Pologne d’une façon ou d’une autre, ce serait très facile pour le gouvernement polonais de mobiliser les sentiments anti-européens. L’Europe doit dialoguer avec les Polonais tout en faisant passer un message clair: le gouvernement polonais rompt avec certains principes.

– En quoi Solidarnosc inspire votre action?

– Des politiciens de l’ancienne opposition démocratique nous comparent, Lech Walesa nous soutient. Nous devons nous inspirer de son éthique. Nous ne voulons toutefois pas nous approprier cette histoire, elle ne nous appartient pas: c’est celle de tous les Polonais. Mais il y a une grande différence: Solidarnosc se battait pour la liberté et la démocratie. Nous nous battons pour ne pas les perdre.