Le constat n'est pas neuf, mais il se fait de plus en plus accablant. Zone de non-droit, dépourvue d'Etat structuré depuis 1991, la Somalie s'enfonce inexorablement dans le chaos humanitaire et sécuritaire.

«Nous assistons à une irakisation du conflit depuis janvier 2007», affirme Roland Marchal, chercheur CNRS basé à Sciences Po Paris. A l'époque, le Gouvernement fédéral de transition (GFT), formé en octobre 2004 au Kenya avec la reconnaissance internationale puis installé à Baidoa (Somalie), venait, avec l'appui de l'armée éthiopienne, de chasser en quelques jours l'Union des tribunaux islamiques (UTI) de Mogadiscio. L'UTI, auto-dissoute dans la foulée, avait régné sur la capitale le temps d'un semestre de calme précaire.

L'offensive éclair avait alors revêtu l'apparence d'une victoire pour l'Ethiopie et ses alliés américains. «Le fait que les commanditaires des attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam (ndlr: contre les ambassades américaines) en 1998 aient été d'origine somali et le fait que les spécialistes de l'Islam aient relevé dans le pays la présence de plus en plus appuyée d'éléments wahhabites prônant l'Islam rigoriste ou d'individus issus des écoles coraniques pakistanaises», ont convaincu Washington - à défaut de faire l'unanimité parmi les spécialistes de la géopolitique - que la Somalie servait de base au réseau Al-Qaida, explique François Piguet, chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Techniques de guérilla

Le GFT et les troupes éthiopiennes n'ont pas conservé longtemps le contrôle de la situation. Quelques mois après leur arrivée, les incidents ont commencé à se multiplier dans la capitale avant de s'étendre au reste du pays. Dépassée, la force d'interposition de l'Union Africaine déployée à partir de mars 2007, pour l'heure 2500 soldats essentiellement Ougandais, n'a pas enrayé la spirale de la violence. «Le conflit central s'est démultiplié en de nombreux conflits avec une logique locale», poursuit Roland Marchal. «L'armée éthiopienne est professionnelle et bien armée. Elle gagne les grandes batailles, mais elle est en train de perdre la guerre, ajoute-t-il, car elle est harcelée par un mouvement d'insurrection qui recourt à des techniques de guérilla proches du terrorisme.» «Il n'y a pas de front clair mais des coups de main de groupuscules armés, qui engendrent des cycles de répression dont sont victimes les civils», corrobore François Piguet.

Les incidents de la semaine écoulée en témoignent: mercredi, au moins 25 civils auraient ainsi trouvé la mort lors de ripostes de l'armée éthiopienne tombée dans une embuscade insurgée dans la région de Walaweyne, au sud du pays, et dans une autre à 300 km au nord de la capitale. La veille, Amnesty International avait dénoncé dans un rapport, immédiatement contredit par Addis-Abeba, la violence croissante de ses troupes à l'encontre des civils, évoquant en particulier la multiplication des cas d'égorgements.

Insurrection insaisissable

Ennemi redoutable pour les soldats éthiopiens et le GFT, l'insurrection est d'autant plus insaisissable qu'elle amalgame diverses catégories de combattants: des nationalistes somaliens, résistants à l'occupation éthiopienne, mais aussi des héritiers de l'UTI, divisés en courants religieux hétérogènes et enfin, des fondamentalistes qui ont un projet de prise armée du pouvoir. «Eux aussi sont divisés, explique Roland Marchal. Certains ont un agenda purement somalien et ne tiennent pas à antagoniser la communauté internationale et humanitaire, d'autres envisagent leur intervention dans un contexte plus large.»

La milice islamiste radicale des Shebab («Jeunes combattants»), qui compterait quelques centaines de membres, est la composante la plus vocifératrice de cette lutte armée. Dans le contexte de leur «guerre globale contre le terrorisme», les Etats-Unis l'ont inscrite en février sur la liste des «organisations terroristes» en raison de l'affiliation de certains membres à Al-Qaida. Le 1er mai dernier, l'un des chefs Shebab, Aden Hashi Ayro a été tué avec une douzaine de personnes lors d'un bombardement aérien des Etats-Unis sur la ville de Dhusamareb, au centre du pays. «Ayro a été avec les talibans en Afghanistan, affirme Gérard Prunier, directeur du Centre français des études éthiopiennes. Encore tout récemment il déclarait qu'Oussama ben Laden était un grand héros de l'Islam.» Cette opération, applaudie par l'Ethiopie, était la quatrième du genre depuis le début 2007. Elle a déclenché la fureur des Shebab, qui ont promis de «redoubler la guerre sainte contre les infidèles, [...] les marionnettes (ndlr: le GFT) et les troupes éthiopiennes».

● Des représentants du GFT et de l'opposition dominée par les islamistes vont entamer samedi à Djibouti une conférence de réconciliation sous l'égide de l'ONU, a annoncé vendredi l'envoyé spécial des Nations unies pour la Somalie, Ahmedou Ould Abdallah.