Vous avez aimé l'Irak, l'Afghanistan? Vous adorerez la Somalie. Ce pays martyr et déchiqueté de la Corne de l'Afrique est livré depuis quinze ans, avec plus ou moins d'intensité, aux clans armés. Le foyer purulent, qui s'est développé depuis quelque temps en conflit régional, devient maintenant un nouveau lieu d'affrontement entre un agglomérat pro-occidental et des forces islamiques qui se radicalisent. Un rapport soumis vendredi au Conseil de sécurité des Nations unies (mais dont le contenu a été révélé par l'agence Reuters) affirme que l'intervention d'Etats et de groupes extérieurs pousse inexorablement à la guerre. Pour la première fois, le groupe d'experts chargé de vérifier le respect - en fait le viol permanent - de l'embargo sur les armes voté en 1992 met en cause l'Iran, la Syrie et le Hezbollah. Il affirme que 720 Somaliens ont participé avec le mouvement chiite libanais à la guerre de cet été contre Israël, en échange d'armes et de soutiens pour l'Union des tribunaux islamiques (UTI), qui contrôle Mogadiscio, la capitale, et la plupart des ports, dont Kismaayo depuis la fin septembre.

Les experts des Nations unies sont basés à Nairobi. Leur chef est un Belge, Bruno Schiemsky, son adjoint est Américain, Melvin Holt; un Kényan s'occupe des questions maritimes, un Colombien des finances. Leur rapport est d'une extraordinaire précision. Comment font-ils? Ils reçoivent, entre autres, leurs informations des services de renseignement des quinze Etats membres du Conseil de sécurité, dont certains sont plus puissants et mieux organisés que d'autres.

Les Etats-Unis, impuissants et humiliés (Black Hawk Down), ont retiré en 1995 de Somalie les dernières troupes qui étaient venues avec l'ONU pour tenter de pacifier le pays déchiré depuis la chute du dictateur Siyad Barre.

Après 2001, redoutant que la région n'accueille une nouvelle base d'Al-Qaida, ils ont fait de Djibouti leur plaque tournante dans la région. Leur effort, en Somalie, s'est soldé en juin dernier par une défaite. Les chefs de clan auxquels la CIA versaient de gros paquets de dollars ont été chassés de Mogadiscio par la milice islamique. L'Union des tribunaux, qui se présentait comme le pacificateur de la capitale, est soupçonnée par les Américains d'héberger des lieutenants d'Oussama ben Laden organisateurs d'attentats. L'UTI est aujourd'hui dirigée par Hassan Dahir Awyes, dont le nom figure sur les listes de terroristes dressées par l'ONU et par les Américains.

Après juin, les forces de l'Union ont conquis une bonne partie de la côte. Le gouvernement fédéral intérimaire, que les Nations unies ont tenté de mettre en place, est toujours replié à Baidoa, une ville de l'intérieur, malgré l'appui (armes, hommes) que lui fournissent l'Ethiopie, l'Ouganda, le Yémen, tous plus ou moins alliés des Etats-Unis. Les islamistes, eux, reçoivent l'essentiel de leur armement de l'Erythrée, l'adversaire d'Addis-Abeba dans la Corne.

La nouveauté du rapport, c'est la mise en cause de l'Iran, de la Syrie, et du Hezbollah. Damas est accusé comme d'autres (Egypte, Arabie saoudite, Libye, Algérie) d'avoir violé l'embargo, mais aussi d'avoir accueilli, le 27 juillet, 200 combattants de l'UTI pour les entraîner. Téhéran, selon les experts et leurs informateurs, a livré trois cargaisons d'armes et de médicaments, dont l'une, le 25 juillet, a été reçue sur un aéroport près de Mogadiscio, par le chef de la sécurité de l'Union. Plus grave et plus étonnant: le rapport affirme qu'à la mi-octobre deux Iraniens discutaient à Dusa Mareb, fief d'Hassan Awyes, l'exploitation d'un gisement d'uranium en échange d'armes. Interrogés par les experts, tous les Etats mis en cause ont démenti ou refusé de répondre.

La dernière précision sur l'uranium rappelle un peu l'histoire fabriquée du yellow cake que les Irakiens, avant 2002, auraient cherché à se procurer au Niger. Le rapport venu de Nairobi arrive sur la table du Conseil de sécurité juste au moment où les Quinze, et d'abord les membres permanents, discutent de possibles sanctions contre Téhéran pour son insoumission nucléaire.