Les miliciens islamistes auraient renoncé à prendre une nouvelle ville. Après avoir pris position près de Jowhar, les troupes des tribunaux islamiques qui contrôlent Mogadiscio auraient rebroussé chemin, à la demande des autorités traditionnelles. Les onze tribunaux islamiques ont pourtant mis en place jeudi dans la capitale somalienne trois nouvelles juridictions religieuses. Suite à leur victoire sur les seigneurs de guerre soutenus par les Etats-Unis, Roland Marchal, chercheur au Centre national pour la recherche scientifique (CNRS) et spécialiste de la Corne de l'Afrique, analyse la situation.

Le Temps: Qui sont les tribunaux islamiques?

Roland Marchal:Des groupes hétéroclites qui s'appuient sur des clans. Certains sont nés d'une volonté politique, d'autres de préoccupations sécuritaires: juguler le banditisme pour sécuriser la population de leur clan. Tous n'ont pas d'agenda politique, loin s'en faut. Certains tribunaux sont plus radicaux que d'autres, et ont eu un rôle important dans la récente confrontation militaire. Par conséquent, ils risquent d'avoir une influence plus grande, ce qui changera les rapports de force et contribuera à diluer encore plus leur unité, déjà très relative.

- Contrairement à l'Afghanistan et ses talibans, la Somalie ne dispose pas d'une «usine de formatage» des musulmans radicaux...

- Pour l'instant non. Il n'y a donc pas de risque de talibanisation dans l'immédiat. On compare souvent la chute de Kaboul de 1996 à celle de Mogadiscio aujourd'hui. Or les deux situations sont très différentes: en Afghanistan, les islamistes étaient tous issus du même type d'enseignement religieux. Ce n'est pas du tout le cas de la Somalie. Et la structure clanique somalienne est une mosaïque qui peut tout défaire en quelques mois, y compris une idéologie totalitaire comme le djihadisme.

- Malgré le dialogue que le gouvernement de transition veut instaurer avec eux, les tribunaux islamiques sont donc condamnés à échouer?

- En Somalie, on peut gagner militairement un territoire, mais au final, c'est la population locale qui décide de vous garder ou non. Même pour un groupe fort et organisé militairement - c'est le cas de certaines des milices des tribunaux islamiques - c'est sur le plan social que les choses peuvent basculer et renverser très vite la situation.

- A long terme, les tribunaux islamiques peuvent-ils fédérer le peuple somalien, en agitant par exemple l'épouvantail américain?

- Pendant des années, les discours anti-américains n'ont pas eu d'effet. Mais les derniers combats à Mogadiscio ont donné une crédibilité à cette rhétorique, qui rencontre aujourd'hui la sympathie d'une bonne partie de la population. Si les Américains s'enferrent dans leur politique sur place, il est évident que les tribunaux auront du succès. Peut-être pas jusqu'à une talibanisation de la Somalie, mais en tout cas jusqu'à une certaine forme de résistance islamique.

- La Somalie risque-t-elle de devenir une nouvelle base d'Al-Qaida, la nouvelle «tête de pont» du terrorisme international que redoutent tant les Etats-Unis?

- Pas plus qu'ailleurs. Le risque existe, au même titre qu'en Europe, comme dans le Londonistan par exemple. Il ne faut pas oublier qu'en Somalie, un étranger, même musulman, est avant tout un étranger. Très vite, une figure du terrorisme installée dans le pays sera rattrapée par la réalité: ne pas appartenir à un clan est tôt ou tard un gage d'échec. Car les Somaliens refuseront toujours de se voir imposer des schémas idéologiques et politiques par des étrangers. Le seul facteur qui pourrait faire du pays une base du terrorisme est précisément lié à la politique menée pour contrer le phénomène: continuer à bombarder Mogadiscio, vous obtiendrez immanquablement un Etat islamique.

- Que peuvent faire de Mogadiscio ses nouveaux maîtres?

- La difficulté sera pour eux de gouverner la capitale. Le problème n'est pas de savoir ce qu'ils font aujourd'hui, mais plutôt combien de temps cette situation peut durer, avant que les premières fissures n'apparaissent.

- Le rôle de la communauté internationale?

- Il est très frappant de constater que malgré une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies datant de 1992 pour un embargo sur les armes, ces dernières continuent d'être acheminées en Somalie. On dispose aujourd'hui de preuves accablantes sur le trafic organisé notamment par l'Erythrée, l'Ethiopie et le Yémen. L'ONU n'a jamais pris la moindre sanction contre ces pays qui violent la résolution. D'un côté on veut la paix en Somalie, on blâme les seigneurs de guerre, de l'autre, on n'applique pas les décisions votées.