Radishani est ce mercredi l'image même de la paix. A 7 km de Skopje, la capitale de la Macédoine, ce petit village paraît sagement assoupi dans la chaleur de midi, avec ses villas proprettes et ses jardins plantés d'arbres fruitiers, ses chants d'oiseaux et ses papillons multicolores. Sauf un bus rouge remontant la rue principale, hormis un groupe d'hommes devisant tranquillement devant l'épicerie, sinon une fillette blonde dégustant une glace, ses rues sont parfaitement désertes. Les violences qui secouent aujourd'hui le pays? La haine qui ronge les cœurs? Cela ne peut être ici. Et pourtant.

Dimanche dernier, Radishani a sombré à son tour. Une attaque de la guérilla albanaise de l'UÇK sur le village voisin de Ljubanci, peuplé majoritairement de Macédoniens, vers 8 heures du matin. Une riposte vigoureuse de l'armée macédonienne sur le village proche de Ljuboten, peuplé majoritairement d'Albanais, quelques instants plus tard. Et la localité, placée aux premières loges, se sentant menacée, s'est retrouvée sur le pied de guerre.

«Les terroristes sont venus jusqu'ici, assure une habitante du village, en montrant une croisée de chemins à côté de l'épicerie. Ils étaient une vingtaine, habillés en civils, et parlaient sur des téléphones portables. Deux taxis sont venus les secourir. Heureusement, des hommes des alentours les ont alors attaqués, armés de leurs seuls outils agricoles, des bêches et des fourches, et les ont mis en fuite. Certains Albanais ont réussi à s'échapper mais une quinzaine d'entre eux, taximen compris, ont été rattrapés et remis à la police.»

Comment se fait-il que les maquisards de l'UÇK ne se soient pas défendus? «Ils avaient abandonné leurs fusils pour faire croire qu'ils étaient des civils», répond la femme. Si ces hommes étaient sans armes et sans uniformes, comment les habitants du village pouvaient-ils savoir qu'ils étaient des combattants de l'UÇK et non des paysans fuyant les bombardements? «C'est une tactique bien connue des terroristes, rétorque notre interlocutrice. Quand ils craignent d'être capturés, ils changent de vêtements. Ils font de même avec leurs morts pour faire croire que les Macédoniens tuent des civils.» Que disaient-ils au téléphone lorsqu'ils ont été surpris? «Aucune idée! Personne ne parle ici l'albanais.» Enfin, pourquoi se sont-ils jetés dans la gueule du loup? «Ils n'avaient sans doute aucune autre issue.»

Les habitants étaient pris d'une telle rage qu'ils n'ont pas hésité à la passer sur une équipe de reporters occidentaux qui tentaient de gagner Ljuboten. Pourquoi s'en prendre à de simples témoins? «Je vais vous dire la vérité, lance un homme présent depuis le début de la conversation. C'est parce que les journalistes étrangers ne disent jamais la vérité sur nous. Et puis, nous n'aimons pas les voir arriver parce que cela annonce toujours le pire. Vous savez, ceux qui travaillent pour les grands médias anglo-saxons – CNN, BBC et consorts – sont avertis quelques jours à l'avance par leurs rédactions des endroits que l'UÇK va attaquer. Alors, nous nous en débarrassons comme nous pouvons.»

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) refuse d'entrer dans le détail. Mais le chef de sa délégation à Skopje, François Stamm, confie que l'une de ses équipes, également partie ce dimanche-là pour Ljuboten après avoir reçu des appels alarmants d'Albanais, a dû rebrousser chemin après avoir été agressée par des civils «particulièrement hostiles». «Les hommes du village ne sont pour rien dans cette affaire, assure notre interlocutrice de Radishani. Cela s'est passé plus haut, du côté de Ljubanci.»

Cette mésaventure irrite d'autant plus le CICR qu'il s'est à l'évidence passé quelque chose de très grave à Ljuboten ce jour-là. Un massacre – toutes les sources concordent – a eu lieu. Si les autorités macédoniennes parlent de «cinq terroristes tués», des habitants du lieu dénoncent de froides exécutions de civils, et la rumeur fait état d'un nombre de morts sensiblement plus élevé. Selon une source albanaise, l'UÇK aurait mis en sécurité un témoin important qui aurait assisté à une quinzaine d'exécutions. Information? Désinformation? Allez savoir!

Mais la tuerie n'est pas le seul événement noir de dimanche dernier. L'«entrée en guerre» de civils macédoniens est de très mauvais augure. «De tels incidents ont déjà eu lieu ailleurs dans le pays, notamment après certaines actions très meurtrières de la rébellion, explique François Stamm, mais c'est la première fois que nous sommes visés. C'est d'autant plus grave pour nous qu'une condition essentielle de notre sécurité est l'acceptation de notre présence par les parties au conflit. Or, il est beaucoup plus facile pour le CICR de se faire admettre par des autorités structurées, que ce soit le gouvernement de la Macédoine ou le commandement de l'UÇK, que par des groupes de civils mal identifiés, peu structurés et opérant totalement en marge de la loi.»

François Stamm se refuse, cependant, à céder au pessimisme. «Je prends ce qui nous est arrivé comme un fait isolé. Nous ne sommes pas du tout dans la situation que nous avons connue en Bosnie ou au Kosovo où nous avons eu affaire à des groupes paramilitaires puissants, que les principales autorités du pays chargeaient des sales besognes. Il n'y a pas en Macédoine d'Arkan ou de Seselj.» Pas encore? Des tracts très inquiétants ont circulé en juin dernier pour appeler les Albanais, au nom d'une «Armée parallèle 2001», à quitter le pays. Et le bruit court que 2000 à 3000 civils auraient d'ores et déjà été recrutés et organisés à travers le pays pour «pallier les insuffisances des forces de l'ordre». Mais ce n'est là qu'une folle rumeur incontrôlable, et ceux qui la propagent sont parties au conflit.