Des services d’urgences débordés, des patients qui meurent à peine admis à l’hôpital, la crainte de manquer de respirateurs artificiels, et celle de ne plus savoir où entreposer les corps. New York vit une situation de catastrophe sanitaire, témoignent les médecins au front dans la lutte contre le coronavirus. Au State University of New York Downstate Medical Center, à Brooklyn, le «CODE 99», annoncé dans les haut-parleurs, retentit parfois plusieurs fois par heure. Le signe qu’un patient doit être réanimé d’urgence. C’est dans cet hôpital de 208 lits qu’officie Julien Cavanagh, un neurologue franco-américain.

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Ruptures de stock

Julien Cavanagh a 40 ans. Il est le chef des internes de neurologie. «Personne n’a jamais vécu une situation aussi terrible», témoigne-t-il. «Nous avons eu un afflux de patients sans précédent. Et le virus est partout. J’ai par exemple pu constater que les personnes admises à la base pour des problèmes neurologiques, comme les AVC, ont presque toutes le Covid-19. Maintenant, nous faisons systématiquement les tests de dépistage.»

New York, épicentre de la pandémie aux Etats-Unis, a enregistré un nombre record de morts jeudi dernier: 799 décès en vingt-quatre heures. Le week-end pascal a été tout aussi meurtrier avec plus de 700 décès par jour, portant désormais le total dans l’Etat à plus de 10 000. Les deux tiers des morts se concentrent dans la métropole. Les nouvelles admissions dans les hôpitaux sont par contre en train de baisser depuis quelques jours. Mais Julien Cavanagh reste prudent: «Les arrivées aux urgences se sont en effet nettement tassées. Cela nous permet de respirer un peu. Mais même si nous en accueillons moins par jour, cela signifie toujours une accumulation de patients puisque la plupart restent entre deux et six semaines.» L’ampleur de l’épidémie est loin d’être maîtrisée.

Dans une opinion publiée dans le New York Times, Hadi Halazun, cardiologue au Weill Cornell Medicine College, traduit l’état d’esprit des médecins. «Hier, nous étions vos pédiatres. Vos cardiologues. Vos chirurgiens. Aujourd’hui, nous sommes tous des médecins du Covid-19 […] Nous avons été appelés au front. Il s’agit d’une guerre mondiale, et nous sommes les soldats.» Et: «Nous apprendrons des choses que nous n’aurions jamais crues. Nous les apprendrons rapidement. Parfois, nous nous sentirons perdus. Nous demanderons de l’aide.»

Ce stress qui pèse sur le personnel soignant, avec des médecins d’autres services réaffectés aux urgences, Julien Cavanagh le ressent. Il ne cache pas ses craintes. Comme celle de manquer de places pour accueillir les patients, ou de matériel médical. Dans son hôpital de Brooklyn, les respirateurs artificiels sont encore en nombre suffisant. «Nous avons ici essentiellement une population afro-américaine et caribéenne, plutôt pauvre, avec des facteurs de comorbidité, et un taux de mortalité plus élevé. On a donc beaucoup de morts et, c’est triste à dire, mais ça libère des respirateurs.» En revanche, il y a quelques jours, l’hôpital était en rupture de stock de Propofol, un médicament de sédation utilisé très fréquemment en réanimation. «On a dû utiliser d’autres médicaments et devenir «créatifs», ce qui n’est jamais très bon en médecine. Cela signifie que nous ne suivons pas les recommandations.»

Protégés avec des sacs poubelles

Le neurologue craint aussi le manque de forces de travail. A cause du personnel médical qui tombe malade. «Quand vous vous baladez dans la rue, vous pensez que le virus se transmet essentiellement par gouttelettes, comme les postillons. Mais certaines procédures que nous devons pratiquer, comme les intubations, génèrent probablement de l’aérosol et vous pouvez risquer d’attraper le virus simplement en restant dans la même pièce que le patient, sans forcément qu’il vous postillonne dessus. D’où la nécessité d’être bien protégés.»

Les masques chirurgicaux ne suffisent plus, il faut des équipements plus solides. Des protections oculaires, comme les lunettes de plongée. Et des surblouses. «Nous en utilisons environ 1000 par jour. Lundi dernier, nous en avons reçu 5000. Si le stock s’épuise, notre président nous a demandé d’être inventifs, en recourant par exemple à des ponchos de pluie ou des sacs poubelles.»

Autre source de frustration: les délais pour les résultats des tests restent très longs. «Vingt-quatre heures au minimum, et souvent trois à cinq jours. Il arrive que deux personnes en attente des résultats soient placées dans une même chambre, et que l’une attrape en fait le coronavirus à cause de son voisin.»

Des choix difficiles, Julien Cavanagh y est forcément confronté. Par exemple lorsqu’il s’agit de prendre la décision de ne pas intuber un patient parce qu’il n’a aucune chance de s’en sortir. En temps normal, les médecins en discuteraient face à face avec la famille. Mais là, la situation ne le permet pas puisque les visites de proches à l’hôpital sont strictement interdites, et que les médecins sont souvent débordés. «C’est difficile. J’ai par exemple le cas d’une patiente que je connais depuis des années, que l’on a sauvée de plusieurs accidents vasculaires cérébraux. Elle est extrêmement fragile, a maintenant le Covid-19, est intubée et ventilée, et se trouve dans un état végétatif. C’est une situation qui me dérange beaucoup parce que je pense que son pronostic est tout à fait sombre, mais c’est très difficile de le faire accepter à sa famille, qui ne peut pas être là. Nous étions la semaine dernière en incompréhension totale avec ses proches. Nous ne vivons pas dans la même réalité.»

Si le nombre de morts continue à être important, New York craint de manquer de place pour stocker les corps, que les familles ne peuvent pour l’instant pas récupérer. Des enterrements «temporaires» pourraient être organisés à Hart Island, au large du Bronx, en attendant des funérailles plus dignes. Les corps non réclamés au bout de quatorze jours y sont déjà transférés: Hart Island sert de fosses communes pour les indigents depuis 1869.

Ces jours, les mises en terre y sont plus nombreuses. «Devant notre hôpital, nous avons trois semi-remorques frigorifiques qui font office de morgues, précise Julien Cavanagh. Cela devrait suffire. Par contre, les gens qui meurent à la maison représentent un problème pour la chaîne funéraire.»

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Egalement médecin à New York, Andrew Goldstein, qui préfère ne pas citer son employeur, dit craindre que le reste du pays n’adopte pas les mesures adéquates pour sauver le plus de vies. «Ce dont nous avons besoin est d’un confinement généralisé, à l’échelle nationale, et d’un plan pour investir dans les tests de dépistage, de sérologie et de contrôles des mises en quarantaine, pour non seulement aplatir la courbe, mais la réduire», relève-t-il. Lui aussi a peur. «J’ai des collègues qui sont tombés malades et je suis inquiet d’en voir d’autres se faire contaminer. C’est effrayant d’apprendre que du personnel médical tombe gravement malade ou est en train de mourir.»

Omar Maniya, médecin urgentiste au Elmhurst Hospital, dans le Queens, fait partie de ceux qui ont eu le Covid-19. Il est de nouveau au front, là même où il a contracté la maladie. Sur CNN, il expliquait récemment avoir eu presque mauvaise conscience d’avoir été en quarantaine pendant que ses collègues se démenaient: «Les besoins sont si importants. Ce qui se passe est tellement fou.»