«Ça a été une semaine pleine d'émotions, peut-être que les gens en ont un peu assez.» Ce policier posté aux alentours du crématorium d'Amsterdam où, mardi en fin d'après-midi, se déroule la cérémonie à la mémoire de Theo van Gogh – le cinéaste et pamphlétaire outrancier assassiné par le jeune Mohamed Bouyeri, le 2 novembre dernier, alors qu'il circulait à vélo dans l'est d'Amsterdam – s'étonne de ne pas voir plus de monde.

Il fait froid, le soir tombe et les grands écrans qui retransmettent au dehors une sobre série de discours de proches et d'amis du cinéaste n'ont attiré que quelques centaines de personnes: radios et télévisions diffusent aussi l'événement. Certains, rares, tiennent une fleur. L'un ou l'autre, mais ils font tache, arborent des pancartes. Quatre ou cinq dames portent des T-shirts où les visages de Pim Fortuyn, politicien populiste assassiné en mai 2002, et de Theo van Gogh sont côte à côte. Elles crient, seules, «Theo, Theo, Theo.» Elles tiennent un drapeau où il est écrit: «Montons la garde pour défendre notre liberté d'expression.» Elles sont de Rotterdam, explique l'une d'elle, la ville où Pim Fortuyn a fait carrière et été assassiné. Elle essuie une larme et s'excuse: «L'émotion.» Peut-être croyaient-elles retrouver là, ces dames de Rotterdam, l'émotion collective des funérailles du leader populiste. Là-bas, il y a deux ans, la foule scandait «cher Pim», le Vlaams Blok déployait ses drapeaux, l'immigré était la cause diffuse de tous les maux.

S'ils étaient 20 000 dans les rues d'Amsterdam à dire leur dégoût au lendemain de l'assassinat de Theo van Gogh, ils n'étaient que quelques centaines à se recueillir lors des funérailles. Mais leur cause est ailleurs. «Fumer ce n'est pas bien, trop manger, ce n'est pas bien, trop boire, ce n'est pas bien, mais parler, c'est mortel!» dit un carton en forme d'épitaphe lancé sur les fleurs qui jonchent l'endroit où Theo van Gogh a été tué.

Woulter, 41 ans, biologiste, est inquiet. Inquiet de cet assassinat par un homme qu'on dit lié au terrorisme international, inquiet de cette école musulmane d'Eindhoven frappée par une bombe. «J'ai très peur d'une escalade, dit-il. Vous savez, Amsterdam est une ville très libre. Mais maintenant on a peur de parler ouvertement. Notre femme de ménage, une Marocaine, nous a dit qu'elle aussi avait peur. J'espère qu'aucun des deux bords ne va faire de chose stupide. J'avais une sorte de respect pour Theo van Gogh, parce que s'il insultait beaucoup, il acceptait aussi d'être insulté. C'était un homme étrange, il mélangeait les idées de droite et les idées de gauche. C'est assez amstellodamois. Ici, on dit ce qu'on pense. Nous sommes parfois trop libres, peut-être devrions-nous l'être un peu moins.»

Comme en écho à cette Amsterdam libertaire que défend Woulter, certains ont déposé parmi les fleurs, des cactus et des bouteilles d'alcool. Mais on peut lire aussi: «Arrêtons l'islamisation des Pays-Bas.» Pour Elke, grande rousse de 35 ans, c'est le terrorisme qui a frappé: «Pourquoi les Néerlandais devraient-ils être épargnés?» Els, jeune mère venue avec son bébé, remarque: «Nous nous sommes beaucoup demandé comment accueillir les immigrés en respectant leur culture. Maintenant, on devrait se demander ce qu'ils sont prêts à faire pour vivre aux Pays-Bas.» Comme Woulter, Els ne veut pas comparer Pim Fortuyn et Theo van Gogh. «Je n'aimais pas Pim Fortuyn, il voulait le pouvoir et il l'aurait eu. Theo était un cinéaste, un éditorialiste, personne n'était obligé de le lire.»

Calmer les esprits

Ces passants semblent loin de la «guerre» au terrorisme décrétée par certains au gouvernement. Gerrit Zalm, le ministre des Finances, un libéral, a choqué en utilisant ce mot. L'opposition a appelé au calme dénonçant une dérive à l'américaine. Et dans Amsterdam, la socialiste, on ne veut pas parler de guerre, même si les sondages nationaux indiquent que Geert Widers, nouvelle figure de l'extrême droite, alignerait 19 députés si les élections avaient eu lieu après l'assassinat.

«La guerre? Il n'y a pas de guerre», clame Job Cohen, le maire de la ville. Impeccable dans son complet bleu sombre, il s'emploie à calmer les esprits. Mardi, il s'est rendu à une petite manifestation organisée par des associations musulmanes à Oosterpark, tout près du lieu de l'assassinat. Il signe des affiches orange – couleur de la maison royale des Pays-Bas – frappée de la main de Fatima que lui tendent les participants. Même si Theo van Gogh y allait fort en faisant des musulmans des «baiseurs de chèvres», la communauté marocaine est-là.

«Je ne suis pas d'accord avec l'excès, mais le principe de la liberté d'expression même poussé à l'extrême me semble défendable», explique Rachid Jamari, élu socialiste de la ville et mobilisé depuis sept jours pour organiser la désescalade. Le raï hurle à fond et couvre les discours qu'écoutent quelques 200 personnes. Le maire Job Cohen insiste: «Les gens de la ville sont choqués, anesthésiés, mais en même temps, ils sont raisonnables. Ils parlent entre eux. Petit à petit, on s'en remet. C'est le caractère de la ville.» Le maire n'exclut pas pourtant de renforcer sa police pour attraper les responsables. Fermer des mosquées? «Seulement si c'est nécessaire.» Il a trouvé sa formule: «Jusqu'à présent on disait toujours nous et eux. Nous qui sommes là depuis longtemps et eux qui sont arrivés. Mais depuis cette semaine, il y a nous les raisonnables et eux les extrémistes que nous allons tous combattre.» Et de noter que l'assassin, double national néerlandais et marocain, a le même profil que certains des terroristes du 11 septembre.

«Le voile, j'y tiens»

Kadija, 18 ans, qui se tient dans un coin, est venue pour écouter ce que les gens vont dire. Elle est sûre d'une chose: même si on la regarde de travers dans la rue, «je n'enlèverais pas mon voile. J'y tiens». Taoufik, 26 ans, qui a terminé ses études et cherche du travail, s'interroge: «La guerre? Mais contre qui? Il ne faut pas utiliser ces mots-là.» Et que pense-t-il de Theo van Gogh et de cette liberté d'expression dont se réclament beaucoup de Néerlandais? «Vous avez le droit de dire tout ce que vous voulez, dit-il après un temps de réflexion. Mais si vous savez que vous allez toucher le cœur de quelqu'un, alors vous ne devez pas le dire.»