Deux planètes. Deux démarches difficilement conciliables. A l’ou­verture du sommet européen jeudi soir, le choc entre les exigences réitérées d’Angela Merkel en faveur d’une révision urgente des traités et les appels de nombreux observateurs à la plus grande prudence institutionnelle soulignaient le fossé entre Berlin et Bruxelles.

«Je ne comprends plus l’Allemagne, commente l’eurodéputée libérale et germanophile Sylvie Goulard. L’administration Merkel s’est enfermée dans un juridisme très risqué. Ses exigences peuvent déboucher sur une impasse existentielle.» Argument: la volonté d’obtenir au forceps une «Union pour la stabilité» – qui graverait dans les textes fondateurs des sanctions automatiques et des freins constitutionnels à l’endettement, comme l’explique la lettre franco-allemande envoyée mercredi à Herman Van Rompuy – ne pourra pas se traduire dans les faits. «Ce forcing pour renforcer les règles est irrationnel, ajoute le coprésident du groupe des Verts à l’Europarlement Daniel Cohn-Bendit. Réformer les traités en moins d’un an, voire dix-huit mois, est impossible, compte tenu de nos procédures démocratiques. Gardons cet objectif. Mais arrêtons de tromper l’opinion. Les marchés ne seront pas dupes.»

Que pense et que veut Angela Merkel? La question, jeudi, était de nouveau omniprésente à Bruxelles, comme déjà en mai 2010, lors du premier périlleux sauvetage de la Grèce, puis en octobre de la même année. La chancelière avait alors exigé, contre l’avis de la BCE, la participation des banques à la restructuration de la dette hellénique et aux autres plans d’aide, un dernier point auquel elle vient de renoncer dans sa lettre cosignée avec Nicolas Sarkozy, en acceptant que les créanciers privés restent en dehors du futur mécanisme permanent de stabilité: «Croire qu’on peut régler les problèmes de l’Europe à coups de diktats et de soi-disant pacte franco-allemand, ça ne marche pas. Merkel ne comprend ni la fébrilité des marchés ni la complexité de l’UE», dénonce l’Allemand Martin Schulz, patron des eurodéputés PS.

Les explications de l’entourage de la chancelière n’arrangent rien: «Voulons-nous plus ou moins d’Europe? Plus ou moins de compétitivité européenne dans la mondialisation, à l’horizon des quinze prochaines années? Si la réponse est non, alors ne vous étonnez pas que les Allemands soient tentés de faire cavalier seul», assénait ces jours-ci à Berlin Werner Hoyer, ministre des Affaires européennes. Bataille fronta­le.­ D’un côté, les hantises bruxelloises d’un déraillement institutionnel, ou d’un accord intergouvernemental à 17 qui fracturerait l’Union et affaiblirait la Commission. De l’autre, un mur de principes germaniques: «Nos interlocuteurs doivent comprendre que l’Allemagne est prête au grand saut de l’intégration, y compris s’il faut à terme réviser notre propre Constitution. Nous reproche-t-on d’être trop sérieux? Trop lucides? Trop volontaires?» argumente Werner Hoyer.

Angela Merkel, obstinée, a d’ailleurs lâché dès son arrivée à Bruxelles qu’elle envisageait un nouveau sommet de la zone euro. Car, là aussi, la chancelière marque sa différence. «Pour elle, et pour nous aussi, la crise peut encore être contenue, juge un responsable de la Bundesbank. Ce qu’il faut, c’est utiliser le momentum pour une refondation crédible de l’euro, pas se précipiter.» L’Allemagne, en somme, doute des cris alarmistes sur l’urgence absolue d’agir avec un «bazooka financier». «Les Allemands, pour continuer de soutenir l’euro, doivent être convaincus qu’ils restent l’instrument d’une Europe puissante. Le gouvernement poursuit cet objectif», explique Ulrike Guérot, du European Council of Foreign Relations.

Résultat, reconnaît cette dernière: un décalage «entre ambitions à long terme et nécessité d’agir maintenant». «Le risque est qu’au bout du compte l’Union s’entende sur des demi-mesures et creuse son précipice», s’emporte l’ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt, partisan d’une application immédiate du plan des «sages» allemands sur un fonds de résorption de la dette, avec lequel Angela Merkel serait toutefois arrivée à Bruxelles. Sylvie Goulard poursuit: «Je me demande si les Allemands se rendent compte des souffrances qu’endure le reste de l’Europe.»