Cela pourrait passer pour un détail protocolaire, mais il résume bien l'état des relations entre l'hyperpuissance américaine et son challenger chinois. Pour Pékin, Hu Jintao effectue du 18 au 21 avril une visite d'Etat aux Etats-Unis. A Washington, toutefois, on affirme qu'il s'agit d'une visite officielle, un point c'est tout. Pour le président chinois, il est impensable de ne pas bénéficier du même traitement que Deng Xiaoping en 1979 ou Jiang Zemin en 1997 au risque de voir son autorité ternie au sein de l'appareil. Quant à George Bush, déjà très affaibli dans les sondages, il est exclu pour lui de couvrir d'honneur son hôte alors que le Congrès est pris d'une hystérie antichinoise à six mois des élections du mid-term. Pour avancer, il a donc fallu se mettre d'accord sur ce désaccord.

La recette fonctionne quand il s'agit de sauver la face, mais peut-elle servir de méthode pour résoudre les frictions qui s'amoncellent entre les deux pays? Au cœur du différend sino-américain, il y a un déséquilibre abyssal de la balance commerciale (202 milliards de dollars en 2005) qui ne cesse de se creuser au bénéfice de Pékin. Washington accuse en vrac les Chinois de manipuler leur monnaie, de traîner les pieds pour respecter les accords de l'OMC et de menacer les emplois de l'Amérique. Les républicains - ironie suprême - demandent au régime «communiste» d'améliorer son système de protection sociale pour stimuler la demande intérieure chinoise. L'opposition démocrate menace de passer à l'action en imposant de lourdes taxes à l'entrée des produits chinois.

Risque du protectionnisme

Pékin ne pourra pas se contenter de mesures cosmétiques indéfiniment comme ce fut le cas l'été dernier avec la réévaluation de 2% du yuan. Un repli protectionniste des Etats-Unis pourrait s'avérer pour le régime chinois un danger plus grand pour sa stabilité que la multiplication des troubles sociaux. L'imbrication des deux économies devient telle qu'un coup de frein de la consommation américaine est susceptible d'entraîner une récession chinoise. La Chine finance en effet le déficit américain (achat des bons du Trésor) qui permet aux Américains de consommer à crédit les produits chinois. Il y a une complémentarité en ce sens que les Etats-Unis consomment plus qu'ils ne produisent et les Chinois produisent plus qu'ils ne consomment. Nul ne sait jusqu'à quand ce cercle vertueux - ou vicieux, c'est selon - peut se maintenir. Mais les deux pays ont tout intérêt à s'entendre pour éviter une guerre commerciale.

A la veille de cette visite, les Chinois multiplient ainsi les gestes de bonne volonté. Accompagnée d'une centaine d'hommes d'affaires et d'apparatchiks des grands groupes d'Etat, la vice-première ministre Wu Yi va sillonner 14 villes et 13 Etats américains pour distribuer des contrats (107) d'un montant total de 16,2 milliards de dollars (dont 80 Boeing de la dernière génération). Ces derniers jours, le yuan s'est apprécié de 1%, l'embargo sur le bœuf américain a été levé, les statistiques ont montré que le déficit commercial s'était tassé en février et Pékin promet une lutte cette fois-ci efficace contre le piratage intellectuel. La cerise sur le gâteau pourrait être un accord sur la construction de centrales nucléaires par Westinghouse Electric pour un «marché du siècle» évalué à 30 milliards de dollars.

Logiciels piratés

Avant de rencontrer l'homme le plus puissant du monde à Washington, le 20 avril, le chef du PC chinois se rendra à Seattle chez l'homme le plus riche de la planète, Bill Gates. Là, le président de Microsoft - qui ne cache pas son admiration pour les leaders chinois et leur «nouvelle marque de capitalisme» - et d'autres responsables de l'industrie informatique plaideront pour leur cause: la protection de la propriété intellectuelle (90% des logiciels chinois sont piratés).

Pour sa part, Pékin va s'en tenir à sa ligne habituelle: la reconnaissance de sa souveraineté sur Taïwan. Les Chinois attendent une parole forte de George Bush afin qu'il se distancie sans nuances des «provocations» du président indépendantiste taïwanais Chen Shui-bian ces derniers mois.

Domaines sensibles

Les autres sujets de frictions ne manquent pas: le réarmement de la Chine et ses objectifs, les négociations sur le nucléaire iranien et nord-coréen, l'accès aux ressources énergétiques (les Chinois vont partout y compris chez les Etats «voyous»), les droits de l'homme (durcissement de la répression chinoise) et la liberté religieuse chère à George Bush. Se contentera-t-on, là encore, de constater un désaccord? C'est probable.

L'environnement hors sujet

Les deux Etats semblent toutefois parfaitement s'entendre sur un point: l'environnement, le grand absent de ces discussions. Les deux plus gros producteurs de gaz à effet de serre vont soigneusement éviter d'aborder le thème du réchauffement climatique. Leur inaction dans ce domaine se nourrit pourtant de reproches réciproques. Washington refuse de signer le Protocole de Kyoto arguant du fait qu'il est non contraignant pour la Chine. Pékin, de son côté, défend son droit de polluer au même titre que les Américains, dont la consommation énergétique par habitant est infiniment supérieure à celle des Chinois. De ce point de vue, l'alliance entre les plus gros consommateurs et les plus gros producteurs de la planète est solide.