Rien de tel qu’une noria de tracteurs pour rappeler aux dirigeants européens que la colère et l’incompréhension sont souvent les plus fidèles compagnons de l’édifice communautaire.

Alors que les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-sept pays membres ont commencé ce soir à Bruxelles leur sommet de printemps avec un agenda aussi chargé que compliqué, les producteurs laitiers ont exhibé avec fierté leurs machines dans les rues de la capitale belge, pour montrer leur mécontentement devant la réforme en cours de la politique agricole commune.

Ce rappel aux réalités vient s’ajouter à bien d’autres. Après les élections européennes organisées du 4 au 7 juin et marquées par un fort taux d’abstention, l’UE affiche depuis plusieurs jours sa fragilité et sa fébrilité. Grand favori à sa propre succession en raison du succès électoral des conservateurs, le président sortant de la Commission européenne José-Manuel Barroso illustre cette passe difficile, tant les obstacles politiques et juridiques se sont multipliés sur sa route ces derniers jours.

M. Barroso, qui a préparé pour le sommet un programme d’action largement inspiré des demandes françaises et allemandes, doit notamment faire face à une bronca d’une partie des élus socialistes, verts et libéraux au Parlement européen, désireux de différer sa nomination pour attendre l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne toujours suspendu à l’organisation, à l’automne, d’un second référendum irlandais.

L’une des critiques de plus en plus entendues à Bruxelles porte sur le retour en force des Etats-membres, désireux d’affaiblir la Commission pour renforcer le poids de «l’intergouvernemental» dans la gestion communautaire. C’est au nom de ce glissement vers un renforcement des pouvoirs du Conseil européen que le porte-parole des verts, Daniel Cohn-Bendit se bat pour écarter l’ancien premier ministre portugais, qu’il juge trop inféodé aux capitales.

La campagne anti-Barroso de M.Cohn-Bendit a selon les observateurs peu de chances de réussir compte tenu du rapport de force favorable aux conservateurs au sein du Parlement européen, et du soutien affiché accordé au président de la Commission par plusieurs dirigeants socialistes.

Mais à la veille d’une nouvelle législature 2004-2009 marquée par des dossiers aussi cruciaux que la lutte contre le réchauffement climatique ou la stratégie de sortie de la crise économique, ce déséquilibre institutionnel, auquel s’ajoute la volonté du Parlement européen de peser plus lourd sur les décisions, renforce l’impression de fébrilité de l’UE.

Preuve de ce tournant, et de la dimension passionnelle prise par la succession à la tête de la Commission européenne, M. Barroso a dû se plier aux demandes de Paris et de Berlin, en acceptant de présenter aux Vingt-Sept lors du dîner de ce jeudi une panoplie des mesures qu’il compte pousser lors de son prochain mandat. Ces directions, formulées dans une lettre adressée aux chefs d’Etat et de gouvernement, insistent sur l’Europe qui protège, un thème cher à Nicolas Sarkozy.

Grand oral pour Barroso La lettre fait aussi la part belle à la régulation financière pour remédier aux excès spéculatifs ayant conduit à la crise, malgré les réticences de Londres. Certains parlent, à propos du dîner, de «grand oral» pour le président sortant de la Commission, bien décidé à obtenir des Vingt-Sept un soutien clair, assorti si possible d’un calendrier pour sa nomination et son investiture par le Parlement européen.

Le Sommet européen de printemps, traditionnellement consacré aux questions économiques, doit par ailleurs consacrer une part importante de son temps à la révision du système actuel de supervision financière, et à la mise en œuvre concrète des engagements communautaires pris en décembre 2009 pour lutter contre le réchauffement climatique.

Deux institutions proposées par la Commission devraient être créées à l’issue du sommet: un comité européen du risque systémique puissant et organisé, autour de la Banque centrale européenne. Et un système européen de superviseurs ayant un pouvoir de médiation contraignant. Une majorité d’Etats membres se sont prononcés, lors du dernier Conseil des ministres des finances le 9 juin à Luxembourg, pour que les autorités communautaires disposent d’un pouvoir de médiation en cas de désaccord entre les superviseurs nationaux. Mais le Royaume-Uni y resterait opposé et devrait bloquer une telle décision.

Du coté du «plan climat», les meilleurs alliés de M. Barroso pour obtenir des actes de la part des pays membres seront la Suède, prochaine présidente tournante de l’UE, et le Danemark, organisateur en décembre de la grande conférence de Copenhague qui doit accoucher de l’architecture internationale destinée à succéder à l’actuel protocole de Kyoto. La question cruciale sur le tapis du Sommet européen est le partage du financement des mesures de lutte contre le changement climatique et la répartition de la charge des efforts entre les Etats-membres. L’issue la plus probable du sommet est que les Vingt-Sept demandent à la Commission de nouvelles propositions, à la lumière des changements intervenus dans la stratégie climatique suivie par la Chine, l’Inde et surtout les Etats-Unis.