Certains n'y verront qu'une coïncidence, d'autres un véritable camouflet adressé aux participants du 6e sommet de l'Union africaine (UA) qui s'est ouvert lundi à Khartoum. Alors que les chefs d'Etat des 53 pays du continent entamaient leurs palabres pour choisir lequel d'entre eux allait succéder au Nigérian Olusegun Obasanjo à la tête de l'organisation (LT du 23.01.2006), des rebelles du Darfour ont lancé une attaque contre Golo, dans le Jebel Marra, une ville tenue par les forces gouvernementales soudanaises. Il s'agirait de combattants de la faction Four du SLM (Mouvement de libération du Soudan), le principal mouvement en lutte contre le pouvoir central depuis 2003 dans un conflit qui a fait entre 200000 et 400000 morts, et plus de 2 millions de déplacés.

Cessez-le-feu violé

Confirmée dans l'après-midi par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Khartoum, l'attaque contre la capitale historique du royaume des Four a débuté dans la nuit de dimanche à lundi et se poursuivait hier après-midi. Elle aurait fait un nombre encore indéterminé de morts et de blessés. «Depuis la signature du cessez-le-feu en avril 2004, c'est l'une des cinq plus importantes attaques dans la province qui jouxte la frontière tchadienne», explique le Genevois Alexandre Liebeskind, chef des opérations du CICR pour le Darfour.

A tout le moins embarrassante pour l'Union africaine et les 7000 militaires qu'elle a déployés dans le Darfour depuis 2004 pour y faire respecter le cessez-le-feu, cette nouvelle attaque rebelle tombe aussi très mal pour le président soudanais Omar al-Bachir, aspirant malheureux à la présidence de l'UA. Mais, surtout, elle confirme les pires craintes des organisations humanitaires qui voient la situation sécuritaire se détériorer toujours davantage au Darfour depuis octobre dernier.

Dans une région presque aussi grande que la France, mais où les routes asphaltées ne sont qu'un mirage, «le manque de sécurité a des conséquences dramatiques sur la distribution de l'aide aux plus de 2 millions de déplacés et victimes de la guerre», explique Paul Conneally, responsable de la communication pour le CICR au Soudan. Un CICR qui, avec plus de 200 expatriés, 2000 employés locaux et un budget de 127,5 millions de francs pour 2006, assure au Soudan sa plus vaste opération dans le monde.

S'il n'est évidemment pas seul à chercher à soulager les victimes de la violence, le CICR peut déployer au Darfour tout son savoir-faire et sa spécificité. Sa neutralité absolue et ses contacts avec toutes les parties à un conflit d'une extrême complexité lui permettent de se rendre dans les zones les plus reculées pour y apporter son aide (400 lieux de distribution). «Il y a une manière de répartition des tâches entre nous et les ONG, explique Paul Conneally, à elles les camps de réfugiés, à nous les oubliés ou les inaccessibles.» Mais, encore une fois, souligne cet ancien journaliste irlandais devenu humanitaire: «Sans sécurité, nous devons interrompre nos opérations, ce qui a des conséquences immédiates sur les gens.»

Cela dit, dans ce conflit du Darfour qui voit, dans une manière de libanisation, se chevaucher intérêts tribaux, politiques et économiques, le CICR distribue bon an mal an de quoi nourrir chaque mois 150000 personnes. Par ailleurs, il assure l'approvisionnement en eau de 1,7 million de gens, fournit du matériel agricole et, last but not least dans cette région de transhumance, organise des campagnes de vaccination massive des troupeaux. Un effort remarquable qui ne devrait, hélas, pas prendre fin de sitôt.