Défense européenne

Au sommet de l’OTAN, Trump veut faire payer ses alliés européens

Le sommet de l’OTAN, qui se tient mercredi et jeudi à Bruxelles, sera dominé par les questions financières. Donald Trump est formel: les alliés des Etats-Unis devront, pour garantir leur sécurité, dépenser beaucoup plus. Et acheter des armements américains

Le scénario a été mouliné lors de l’exercice de guerre numérique «Locked Shields» de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) en avril 2017. Point de départ: une cyberoffensive massive d’une puissance ennemie contre les installations de défense d’un petit pays membre de l’Alliance qui, depuis 1949, lie le destin sécuritaire des Etats-Unis et de leurs alliés européens.

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Objectif: définir les conditions d’engagement de l’article 5 qui, au sein de l’OTAN, active la riposte commune. Quels critères pour passer à l’acte? Quel degré d’automatisme? Et qu’attendre des Etats-Unis dans pareilles circonstances? «Je vous mentirais si je vous disais que la donne est inchangée», explique un ancien gradé du centre de cyberdéfense de l’Alliance à Tallinn (Estonie), à la veille du sommet de l’OTAN à Bruxelles ces mercredi et jeudi, en présence du président des Etats-Unis Donald Trump. «Aujourd’hui, tout le monde se demande si les Américains attendront ou non avant de secourir l’Europe dans ce genre de cas, moins visible qu’une attaque terrestre pure et dure.» Terminée l’assurance «tous risques» de la guerre froide…

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Retrouvez ci-dessous notre vidéo explicative:

La menace russe

«Locked Shields» est l’un des nombreux exercices qui justifient l’existence de l’OTAN. En juin, le «Strong Europe Tank Challenge» a opposé, lui, les chars de plusieurs pays membres ou partenaires de l’Alliance (France, Allemagne, Royaume-Uni, Etats-Unis plus l’Ukraine et les neutres Suédois et Autrichiens) pour mesurer la capacité de réaction face à l’hypothétique menace blindée russe. L’occasion de tester, aux côtés des M1A2 Abrams américains, les Leclerc français, les Challenger britanniques et les Leopard allemands que l’armée suisse connaît bien. Avec quelques questions à l’abri des blindages. Sitôt le sommet de l’OTAN achevé – et après Londres – Donald Trump rencontrera le 16 juillet Vladimir Poutine à Helsinki (Finlande).

De quoi interroger dans les rangs de l’OTAN, dont le commandant suprême (le Saceur) est toujours un général américain (actuellement le général Curtis Scaparrotti): «N’oublions pas que la Russie ne cesse de clamer son rejet de l’ordre européen de l’après-guerre froide et exploitera sans pitié tout signe de faiblesse», rappelait récemment dans Le Monde François Heisbourg, président du Centre de politique et de sécurité de Genève.

Les «couillons» américains

Il y a un an, pour l’inauguration du nouveau QG de l’Alliance à Bruxelles, le locataire de la Maison-Blanche avait raillé la facture de l’édifice (1,1 milliard d’euros) et évité d’endosser explicitement le fameux article 5 qui scelle la solidarité militaire entre ses 29 pays membres. Foucade? Non. Obsession. Lors d’un meeting à Great Falls dans le Montana, Donald Trump a de nouveau tiré ces jours-ci au canon lourd, parlant des Etats-Unis comme les «schmucks» («couillons» en argot new-yorkais) d’une organisation dont les Européens ne portent pas assez le fardeau financier.

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En clair: pas question de continuer à payer pour la sécurité de pays tels que l’Allemagne, dont les exportations automobiles creusent le déficit commercial outre-Atlantique. Prière de passer d’abord à la caisse pour atteindre un effort de défense à hauteur de 2% du PIB. Un engagement pris depuis 2014, que rares sont les pays de l’Alliance à tenir.

La préférence communautaire est logique en matière de défense européenne. Il y va de notre indépendance

Un diplomate français

Cette facture, pour Donald Trump, ne souffre aucune contestation. Avec 35 000 GI en Allemagne – laquelle paie pour leur présence – le Pentagone doit présenter l’addition. Résultat: une douzaine de dirigeants de pays de l’OTAN ont reçu, en juin, une lettre de la Maison-Blanche. «Il va devenir de plus en plus difficile d’expliquer aux citoyens américains que certains pays ne partagent pas le fardeau des dépenses quand nos soldats continuent de risquer leurs vies à l’étranger», assène dans ce courrier le président des Etats-Unis, dont le pays dépense pour sa défense l’équivalent de 3,5% de son PIB.

Gages polonais

La Pologne s’est aussitôt empressée de donner des gages. Pour garder sur son territoire la première brigade blindée américaine, Varsovie serait prêt à payer 2 milliards de dollars de plus par an: «Nous n’avons pas reçu cette lettre et il faut nuancer son contenu, juge, à Paris, une source élyséenne. Le rappel des engagements est justifié. Et, contrairement à ce que disent les médias, on ne constate pas de volonté de désengagement militaire américain de l’Europe.»

Le problème est que Donald Trump va plus loin, mêlant rappels à l’ordre stratégiques et pressions commerciales. Chantage sécuritaire d’un côté. Carnet de commandes militaro-industriel de l’autre. Consciente de ses retards, l’UE a créé en 2017 un Fonds européen pour la défense, doté de 500 millions d’euros annuels à partir de 2020. L’Allemagne et la France travaillent en commun sur le «système de combat aérien du futur», qui devrait voir Dassault et Airbus s’associer pour remplacer les chasseurs bombardiers Rafale, Eurofighter et peut-être le Gripen suédois acquis puis abandonné par la Confédération après la votation de 2014. Après des débuts laborieux, l’avion de transport militaire A400M s’est déjà vendu à près de 200 exemplaires. Le char européen du futur est aussi en chantier. Sauf que Washington a du matériel à vendre. Exemple type: l’avion F35 de Lockheed Martin, présenté comme le seul appareil de la cinquième génération… et que Berne regarde avec intérêt.

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«La préférence communautaire est logique en matière de défense européenne. Il y va de notre indépendance», note un diplomate français. Avant d’ajouter: «Mais le fait d’être dans l’OTAN suppose aussi d’être équipés de matériels communs, interopérables.» Une exigence militaire dictée par la réalité: «Les Etats Unis deviennent de moins en moins alliés et de plus en plus mercenaires», tranche François Heisbourg.


OTAN, les chiffres de la discorde transatlantique

Washington estime que les Européens se reposent trop sur les Etats-Unis pour leur défense. Qu’en est-il exactement? Il faut distinguer deux choses.

Premièrement, l’OTAN n’est pas une armée en soi, mais la coordination des armées de ses 29 Etats membres. Le budget de l’Alliance est de 248 millions d’euros (289 millions de francs) pour 2018. Il comprend les dépenses du siège de l’organisation à Bruxelles et son budget militaire, soit la structure de commandement de l’OTAN. Chaque pays y contribue en fonction de la taille de son économie. Les Etats-Unis paient 22% du total, suivis de l’Allemagne (14%) puis de la France et du Royaume-Uni (10,5% chacun).

Deuxièmement, et c’est le principal reproche américain, l’OTAN répertorie les dépenses militaires de chacun de ses Etats membres. En 2014, alors que la Russie venait d’annexer la Crimée, les membres de l’OTAN avaient convenu de consacrer 2% de leur PIB à la défense. Selon les estimations de l’OTAN pour 2018, seuls trois pays européens respecteront cet objectif. La Grèce (2,27% de son PIB), l’Estonie (2,14%), le Royaume-Uni (2,10%) et la Lettonie (2,0%). L’Allemagne, première économie européenne, est à 1,24%. Les Etats-Unis alloueront 3,5% de leur PIB à la défense.

En chiffres absolus, Washington a dépensé, en 2017, 686 milliards de dollars (681 milliards de francs), très loin devant le Royaume-Uni (55 milliards), la France (46 milliards) et l’Allemagne (45 milliards). Même si le fossé transatlantique n’est pas près d’être comblé, l’OTAN note que presque tous les pays membres ont augmenté leurs dépenses militaires depuis 2014. La France prévoit ainsi d’atteindre le seuil de 2% en 2025.

Quant à la Suisse, qui n’est pas membre de l’OTAN mais collabore avec elle dans le cadre du Partenariat pour la paix, elle a consacré 0,7% de son PIB à son armée en 2017.

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