Des 53 dirigeants africains invités ce week-end à Lisbonne pour le sommet Union européenne-Afrique, Robert Mugabe est assurément l'un des plus encombrants. Objet de sanctions depuis cinq ans en raison des violations des droits de l'homme par son régime, l'homme fort du Zimbabwe avait été convié du bout des lèvres par la présidence portugaise de l'UE. Mais celui qui veille depuis vingt-sept ans aux destinées de l'ancienne Rhodésie du Sud, en tant que premier ministre entre 1980 et 1987, puis de président, souhaite honorer «en personne» la deuxième édition de ce sommet. Nonobstant les pressions du Royaume-Uni qui aurait préféré ne pas le voir poser un pied en Europe. Passant ses menaces de boycott à exécution, le premier ministre britannique Gordon Brown ne se rendra donc pas à Lisbonne. C'est Mark Malloch Brown, secrétaire d'Etat en charge du Commonwealth, qui devrait représenter son pays.

A 83 ans - dans un pays dont l'espérance de vie atteint à peine 37 ans - Robert Mugabe a des airs de vieux sage qui tranchent avec les clichés grotesques du tyran africain. On ne connaît pas de vices à ce «père de la nation»: gros travailleur, il ne boit pas, ne fume pas. Il n'a jamais prisé les conquêtes féminines, pas plus qu'il n'a donné l'impression de vouloir accumuler des richesses pour son propre compte.

Descente aux enfers

«Robert Mugabe est avant tout un animal politique, explique un chercheur français. Il est fondamentalement intéressé par le pouvoir et toute sa vie a tendu vers cet objectif. Il a une haute idée de lui-même. Il pense avoir accouché du Zimbabwe et imagine qu'il lui appartient. Il avait une revanche à prendre sur son enfance, marquée par l'abandon de son père.»

La politique lui a permis d'échapper à un destin tout tracé d'instituteur dans des missions catholiques. Après un passage au Ghana, en tant qu'enseignant, il rejoint en 1960 la mouvance nationaliste qui combat le régime raciste au pouvoir de Rhodésie du Sud. Arrêté en 1964, il met à profit dix années d'emprisonnement pour multiplier les diplômes par correspondance.

A sa libération en 1974, il se réfugie au Mozambique, d'où il organise la guérilla contre le pouvoir blanc de Salisbury (rebaptisée Harare). Lui qui pensait que «le pouvoir était au bout du fusil» signe à contrecœur le compromis de Lancaster House en 1979 qui préfigure l'indépendance. Il n'aura alors de cesse d'asseoir son pouvoir en matant, dans une impunité qui légitimera son recours à la violence, toute velléité d'opposition.

Au début des années 1990, il jette les bases d'une politique «d'indigénéisation» de l'économie. Mais c'est à partir de 1997, qu'il entraîne le Zimbabwe dans un processus qui se révélera incontrôlable. Sous la contrainte des «anciens combattants» de la libération, à qui il avait promis des lendemains qui chantent, il se met à distribuer des primes. Les caisses de l'Etat se vident, la bourse s'effondre, la monnaie plonge: le pays est en ruine. Robert Mugabe s'attaque alors à un vieux serpent de mer, la réforme agraire, qui culminera dans une éruption de violence au début des années 2000. Les fermiers blancs sont chassés, leurs terres redistribuées selon de vieilles méthodes clientélistes. On connaît trop bien la suite de l'histoire, celle d'une descente aux enfers. La production agricole s'effondre. Un bon quart de la quinzaine de millions d'habitants aurait déserté le pays. Après neuf années de contraction économique, le taux d'inflation a atteint en octobre le niveau sans précédent de 14800% et le chômage frise 85%. Ce sont les conséquences d'un «complot britannique» fait valoir Robert Mugabe, qui s'accroche au pouvoir. Il est suspecté de vouloir se présenter à la présidentielle de mars 2008.