L'Alliance du peuple pour la démocratie (PAD), le mouvement antigouvernemental, qui a occupé pendant trois mois les jardins du palais du gouvernement et a pris, il y a une semaine, les deux aéroports de Bangkok est composé de membres de la classe moyenne qui veulent, avec sincérité, «nettoyer» le système politique thaïlandais de la corruption et du népotisme. Mais, il existe un clair décalage entre ces citadins, souhaitant plus d'éthique dans le monde politique, et les deux leaders du mouvement, Sondhi Limthongkul et Chamlong Srimuang, personnages ambigus qui se perçoivent comme des acteurs incontournables de l'histoire moderne de la Thaïlande.

Patron du groupe de presse Poudjadkan (Manager), Sondhi est une sorte de Thaksin raté. Il a manqué tout ce qu'a réussi l'ancien premier ministre renversé par les militaires en septembre 2006. En 1996, Sondhi est à l'apogée de sa gloire. Il a récemment fait la couverture d'Asiaweek sous le titre Sondhi's Times. Il amorce la constitution d'un petit royaume de presse, mais se voit comme le Rupert Murdoch asiatique, le patron de presse qui va terrasser les grands groupes de presse anglo-saxons. Mais Sondhi est durement touché par la crise économique asiatique de 1997. Alors que son empire de presse semblait sur le point d'être mis en orbite, tout s'effondre. L'endettement du groupe Manager est considérable: de héros pan-asiatique, Sondhi devient du jour au lendemain un homme d'affaires aux abois. Thaksin, lui, est l'un de ceux qui surmontent la crise.

Sondhi devient pourtant un fervent partisan de Thaksin quand celui-ci devient premier ministre, après la large victoire de son parti Thai Rak Thai aux élections législatives de 2001. «Le meilleur premier ministre que la Thaïlande ait jamais connu», dit Sondhi. Mais progressivement, il va se retourner contre son ami, notamment après que ce dernier refuse de faire pression sur une banque gouvernementale pour éponger la dette du groupe Manager.

En 1992 déjà...

L'autre leader de l'Alliance, le général en retraite Chamlong Srimuang est bien différent de Sondhi. Il est mince et anguleux, quand Sondhi est tout en rondeurs avec ce menton légèrement engraissé que l'on peut voir chez les enfants de pâtissiers. Chamlong ne quitte pas sa chemise en coton bleu et voyage en wagon-couchette de seconde classe. Elu à deux reprises gouverneur de Bangkok, Chamlong est aussi le membre le plus en vue de la secte bouddhiste ascétique Santi Asoke. Il ne mange que des légumes et conserve les cheveux ras de ses années sous l'uniforme. Dans les années1990, il crée le parti Palang Dhamma (Parti de la force morale), qui a constitué une force politique significative jusqu'au moment où, en 1994, il en confie les rênes à... Thaksin. Celui-ci, manquant d'expérience, mène le parti à la déroute aux élections de 1995. Chamlong Srimuang a une expérience notable dans la difficile entreprise de mener les Thaïlandais sincères à leur perte: en mai 1992, il provoque l'épreuve de force entre les «forces pro-démocratiques», constitué par les classes moyennes qui découvraient les téléphones portables, et le gouvernement du général Suchinda Kraprayoon.

Au bout du compte, ce qui unit ces deux hommes - Sondhi et Chamlong - dans leur longue marche vers la «nouvelle politique», c'est avant tout leur rancœur envers Thaksin et la dimension de leur ego.A. D.