Elle est un peu perdue dans sa suite avec vue sur la rade genevoise. Mais pas le temps de faire du tourisme. Sonita Alizadeh, aujourd’hui âgée de 19 ans, s’est sauvée du mariage forcé grâce au rap et à Youtube. L’histoire miraculeuse de cette frêle Afghane fait l’objet d’un film qui était présenté à Genève au Festival du film et forum international sur les droits humains. Le documentaire, intitulé Sonita, sera sur les écrans romands à la fin du mois. A peine arrivée en Suisse qu’elle s’envolait pour la prochaine étape de la tournée promotionnelle.

«C’est loin d’ici Londres?» Pas autant que les Etats-Unis. L’an dernier, Sonita a obtenu une bourse d’étude dans l’Utah, loin des siens et des lois d’airain afghanes. «C’est la première fois que je vais à l’école», dit-elle. Aux Etats-Unis, elle n’a enregistré qu’une seule chanson. Sur une jeune femme de 27 ans, Farkhundeh, lynchée en 2015 en pleine rue à Kaboul par une foule d’homme qui l’accusait d’avoir brûlé un coran.

Je préfère les films d’horreur. Peut-être parce que ma vie n’était pas exactement un film à l’eau de rose.

Originaire de Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, Sonita est la dernière d’une famille de huit enfants. Son prénom est indien. «Mes parents adorent les films de Bollywood. Moi, je trouve cela ennuyeux. Je préfère les films d’horreur. Peut-être parce que ma vie n’était pas exactement un film à l’eau de rose.»

Après l’arrivée des talibans au pouvoir, la famille Alizadeh fuit en Iran. Ses parents envisagent, déjà, de la marier pour obtenir de l’argent. Elle n’a que dix ans et l’idée est abandonnée. Elle fait le ménage pour une ONG d’aide aux réfugiés. «Ils m’ont aidé à apprendre à lire et à écrire et surtout à croire en moi.» Elle découvre le rap en écoutant le rappeur américain Eminem. Elle ne comprend rien aux paroles mais s’inspire de l’intonation et du rythme. Le sort des Afghanes et des Iraniennes lui donne une matière infinie à indignation. Repérée par des producteurs, son histoire attire aussi l’attention de la réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami. «Elle est devenue ma meilleure amie», sourit Sonita.

Enregistrements clandestins

Les enregistrements en studio se font dans la clandestinité. Une de ses chansons sur les élections afghanes obtient un prix aux Etats-Unis. «En Iran, contrairement à l’Afghanistan, les femmes n’ont pas le droit de chanter. Je ne suis d’ailleurs pas la seule rappeuse. Certaines sont très talentueuses. Le problème dans mon pays, ce n’est pas le gouvernement mais les traditions», explique Sonita.

Comme les autres filles, je suis en cage. On me voit comme un agneau élevé pour être dévoré.

A 16 ans, ses parents, qui sont rentrés en Afghanistan, lui annoncent qu’ils lui ont trouvé un mari prêt à l’acheter 9000 dollars. De quoi payer la dote pour l’épouse d’un de ses frères. «J’ai utilisé le seul moyen que j’avais pour sauver ma vie». Elle enregistre une chanson coup de poing: «mariées à vendre». Elle apparaît avec un code barre sur le front le visage tuméfié. «Comme les autres filles, je suis en cage. On me voit comme un agneau élevé pour être dévoré.» La vidéo se répand comme une traînée de poudre sur Youtube.

«Changer l’Afghanistan et le monde»

Cette soudaine notoriété et le soutien de ses fans lui ont permis de racheter sa liberté. Réalisant qu’elle est en Iran, la police la recherche. Peine perdue. Elle a déjà trouvé refuge aux Etats-Unis. «Au début, j’ai dû me battre contre ma famille, surtout contre ma mère. Mais je ne lui en veux pas. Pour elle, il n’y avait pas d’autre choix. Aujourd’hui, c’est ma plus grande admiratrice et elle se bat aussi contre les mariages forcés en Afghanistan. Elle a ouvert une école pour changer les traditions. Une de mes sœurs a pu devenir peintre et n’est même pas mariée» Après avoir convaincu sa famille, Sonita se sent pousser des ailes. «Mes rêves deviennent plus grands. Je veux changer l’Afghanistan et le monde.»

Devenir avocate

Pour commencer, la rappeuse ambitionne de devenir avocate afin de défendre le droit des femmes. Elle reviendra un jour en Afghanistan. C’est une évidence. «Mon pays a besoin de gens comme moi», assure-t-elle. On lui rétorque que les talibans n’ont jamais été aussi proches de reprendre le pouvoir depuis qu’ils en ont été chassés en 2001. «Cela me fait peur mais j’essaye d’évacuer toutes les pensées négatives. Et je ne vois pas d’autre solution que de me battre pour ce que je crois juste.» La musique est, pour l’instant, entre parenthèses. La priorité, ce sont les études et l’aspiration d’être une jeune fille comme les autres.

S’imagine-t-elle un jour mariée? Long silence. «J’ai tout fait pour y échapper. Il faut me laisser du temps. On verra si je trouve quelqu’un qui m’accepte et qui me soutient dans mon combat et partage mes rêves.»