Faut-il licencier les «mauvais penseurs» en interdisant les partis extrémistes, instaurer le délit d'opinion? Jusqu'ici évoquée à demi-mots, la question taraude désormais ouvertement l'Allemagne. L'attentat à la bombe de Düsseldorf – où 10 étrangers dont 7 juifs ont été blessés le 27 juillet dernier – a déclenché une véritable prise de conscience. L'explosion mercredi à Eisenach d'une autre bombe artisanale, visiblement dirigée contre un stand de sandwichs turcs, puis la découverte d'un site Internet baptisé www.heil-hitler.de, ont rappelé l'urgence d'un débat de fond: l'Allemagne du XXIe siècle peut-elle se permettre de compter parmi ses citoyens une minorité de néo-nazis, une poignée de criminels racistes?

«Non!», a dénoncé le ministre de l'Intérieur de Bavière, Günther Beckstein (CSU), appelant à l'interdiction des partis politiques ouvertement xénophobes et négationnistes. Après plusieurs jours d'hésitation, voire de réticence, le gouvernement a finalement cédé. Un groupe de travail, composé de représentants du gouvernement fédéral, des Länder et d'experts constitutionnels, s'est ainsi réuni vendredi à Berlin afin d'étudier la possibilité légale de l'interdiction souhaitée par Beckstein.

Première cible, le Parti national démocrate (NPD), la formation la plus violente de l'échiquier politique. Fort de 6000 militants, il recueille 1% des voix et sert de plate-forme officielle aux néo-nazis. Xénophobe et négationniste, le NPD, créé il y a trente-cinq ans, fait recette sur «le mensonge d'Auschwitz», le «chaos de la société multiculturelle» et réclame la reconstruction du «Reich». Un discours bien moins policé que celui de l'Union du peuple allemand (DVU) ou des Republikaner, les deux autres partis de la droite extrême.

Contre-productif?

Dans un premier temps, le Parti social-démocrate du chancelier Gerhard Schröder s'est opposé à l'idée d'une mise au ban des extrémistes, de peur qu'un éventuel rejet de leur interdiction par le Tribunal constitutionnel ne renforce les positions du NPD. Aujourd'hui, pressé par la vague d'émotion suscitée dans le pays par des attaques xénophobes quasi quotidiennes, le gouvernement a autorisé l'ouverture du débat. Deux Allemands sur trois se déclarent en effet favorables à l'interdiction du NPD, et résister plus longtemps à la pression de l'opinion publique serait suicidaire de la part de la coalition au pouvoir. «Si l'interdiction est possible, alors nous le ferons», déclarait vendredi la ministre SPD de la Justice, Herta Däuble-Gmelin. Pour ce faire, le groupe de travail devra prouver dans son recours que le NPD enfreint la Constitution allemande en ce sens qu'il «met en danger les principes fondamentaux de la démocratie d'une manière agressive et combative.» La partie n'est pas gagnée d'avance.

Les juges du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe sont très attachés à la liberté d'opinion et les experts du groupe de travail ne rendront leurs conclusions qu'en octobre, après avoir scrupuleusement pesé tous les arguments. Chef du FDP (libéral), Wolfgang Gerhardt se disait vendredi très pessimiste sur l'issue des débats et l'effet «contre-productif» d'un éventuel échec du gouvernement. Dans le même sens, le célèbre chasseur de nazis, Simon Wiesenthal, depuis Vienne, s'est déclaré opposé à la mise hors la loi de l'extrême droite, estimant que les racines de la violence étaient plutôt à rechercher du côté des taux de chômage, en Autriche comme en Allemagne. «Si les jeunes ont du travail, ils n'ont pas de temps pour ce genre de choses.»

Alors que l'on débat de leur sort, les militants du NPD ne se terrent pas, bien au contraire. L'un d'eux, un cadre du parti de surcroît, a été interpellé à la suite de l'explosion d'Eisenach. Le président du parti, Udo Voigt, multiplie les provocations: il vient par exemple d'inviter ses fidèles à défiler à Berlin le 27 janvier 2001, jour anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz. Et, jeudi prochain, les militants du NPD comptent bien commémorer la mort de Rudolf Hess, l'un des plus hauts dignitaires du IIIe Reich. Sous les fenêtres du Bundestag, symbole de la restauration de la démocratie allemande.