Aux dernières élections, Mostafa Ahmed Mahdi, 26 ans, a boudé les urnes. Il a passé la journée à la maison, le nez collé à la télévision, avec ses parents, sa sœur, et d'autres amis sunnites du quartier Sadiya, au sud de Bagdad. «C'était notre façon de protester contre la présence américaine», glisse-t-il. Cette fois-ci, le jeune informaticien a changé son fusil d'épaule. Il y a cinq jours, il a inscrit son nom et celui de tous les membres de sa famille sur les listes électorales, pour s'assurer de pouvoir participer au référendum sur la Constitution irakienne, prévu le 15 octobre prochain, puis aux élections du mois de décembre.

«J'ai trois bonnes raisons d'aller voter, dit Mostafa. D'abord, mon père m'y encourage, et ici, c'est la parole des aînés qui prime. Et puis, j'applique les ordres de l'imam sunnite de notre quartier qui a prononcé une fatwa (décret religieux) nous ordonnant d'aller voter. Troisièmement, c'est pour que notre voix soit entendue et qu'on dispose de représentants dans le futur gouvernement.»

En janvier dernier, seulement 2% des Arabes sunnites ont participé aux élections législatives. Depuis l'ouverture, au début du mois, des centres d'inscription, ils sont nombreux, comme Mostafa, à s'y être rendus. Ils répondent à un appel général lancé par différents clercs et chefs de partis politiques sunnites, qui avaient appelé au boycottage du dernier scrutin. A l'époque, l'objectif était de protester contre les opérations militaires de grande envergure menées par les forces américaines à Faloujah et dans d'autres villes.

Mais l'abstention des Arabes sunnites – environ 20% de la population irakienne – leur a vite joué des tours. Sous-représentés au parlement provisoire, face aux blocs chiite et kurde, et minoritaires au sein du Conseil de rédaction de la Constitution, ils se sont arrachés les cheveux, tout l'été, pour faire entendre leurs revendications politiques. En vain. Ils défendent, entre autres, le maintien d'un pouvoir central, et s'opposent fermement au principe du fédéralisme, pressenti comme la pierre angulaire de la future loi fondamentale. «Les sunnites ont été exclus de la plupart des discussions», grommelle Eyad Samaraee, membre du Parti islamique irakien.

Ces dernières semaines, son groupe s'est lancé dans une vaste campagne en faveur d'une large participation aux élections. «Nos maisons et nos mosquées ne seront plus assaillies (par les forces américaines). Allez vous inscrire pour le référendum sur la Constitution», peut-on lire en arabe sur une des nombreuses banderoles qui ornent les murs d'écoles et de mosquées de quartiers sunnites de Bagdad.

La mobilisation a vite porté ses fruits. «Les provinces sunnites comme Anbar, Salah al Din et Niwana sont celles qui ont reçu le plus grand nombre d'inscriptions pour aller voter. Les habitants s'y sont rendus en nombre dès l'ouverture des centres», commente Farid Eyar, le porte-parole de la Haute commission électorale indépendante. «C'est un signal positif», optimise-t-il. Les Irakiens ont jusqu'au 31 août pour s'inscrire.

En appelant à un vote massif, les sunnites ont bien sûr leur petite idée derrière la tête: faire jouer leur droit de veto contre leur bête noire, le fédéralisme, s'il est retenu dans la Constitution. Selon la loi fondamentale transitoire, si, dans trois des dix-huit provinces, deux tiers des électeurs votent, en octobre, contre le texte constitutionnel, alors il sera rejeté et il faudra recommencer à zéro. Or, les sunnites sont majoritaires dans quatre provinces.

Vendredi dernier, des tracts signés par le Parti islamique irakien et distribués à la sortie de la grande prière appelaient déjà à voter «non à la division de l'Irak, non aux scénarios des occupants, non aux projets anti-arabes, non à l'oppression et à la marginalisation». Tout en ajoutant: «Si vous ne vous inscrivez pas et que vous ne votez pas, vous serez dépourvus de vos droits, peut-être pour les cinquante années à venir. Ne négligez pas ce devoir patriotique et religieux.»

Cette nouvelle mobilisation politique n'est pas sans risque. Ce même vendredi, trois membres du Parti islamique irakien ont trouvé la mort, sous une pluie de balles, à Mossoul (nord) après avoir été enlevés alors qu'ils collaient des posters appelant les électeurs à s'inscrire. Avant de les exécuter en public, les insurgés les traitèrent «d'infidèles» et d'«opposants à l'islam». Le mois dernier, deux rédacteurs sunnites de la Constitution ont également été assassinés en plein cœur de la capitale. Peu avant, la section irakienne d'Al-Qaida, rattachée à l'islamiste al-Zarqaoui avait ouvertement menacé de tuer quiconque participerait à l'élaboration du texte constitutionnel.

«Il y a des gens qui essayent de faire échouer le processus électoral. Mais cette fois-ci, on est prêt à participer jusqu'au bout, même au risque de voir les bureaux de vote exploser!», s'exclame Hassan Zeidan, chef du Front national des tribus irakiennes, et membre du Conseil de dialogue national sunnite.