Leur dernière rencontre, à Genève en juin dernier, avait donné lieu à une triste pantalonnade: avion officiel cloué au sol par l’Arabie saoudite pendant des heures; délégation de l’opposition interdite d’entrée au Palais des Nations; médiateur de l’ONU forcé de faire la navette entre différents hôtels de la place, sur fond de prises de position exaltées et de jets de chaussures au visage. Alors que le Yémen, bombardé quotidiennement par les avions saoudiens et émiratis, s’enfonce dans une guerre de plus en plus abominable, les médiateurs ont néanmoins décidé de remettre ça. Cette fois, ce sera à l’abri des regards.

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C’est Berne qui a été chargée de trouver un lieu retiré pour accueillir les négociateurs, et si possible de le maintenir secret. Finalement, c’est à Macolin, sur les hauteurs de Bienne, que l’émissaire de l’ONU Ismail Ould Cheikh Ahmed doit réunir les délégations – et elles seules – à partir de ce mardi. Douze membres dans chaque camp (8 responsables et quatre conseillers), et pas un de plus. Le cadre, désormais, se veut clair et solide. Mais, alors que la guerre yéménite met en jeu non seulement une multitude de factions et de groupes locaux, mais aussi une détermination guerrière inédite de la part de l’Arabie saoudite, et alors qu’Al Qaida et l’État islamique, d’une part, et l’Iran d’autre part, guettent à proximité, il faudra une sorte de miracle jurassien pour que les réunions de Macolin puissent déboucher sur une réelle désescalade dans la péninsule arabique.

Il est clair que l’Arabie saoudite a fait comprendre qu’elle serait prête à arrêter ses opérations aériennes.

«La guerre doit cesser. Et cette fois, l’Arabie saoudite est pleinement consciente qu’elle n’arrivera à rien en poursuivant ses bombardements. C’est cela qui a changé.» Au téléphone, Ahmed Almoaiad, proche de la délégation de l’opposition, se veut moyennement optimiste. L’Arabie saoudite, de fait, donne tous les signes de s’enliser dans le pays. Un désastre humanitaire de grandes proportions menace. Les alliés de Riyad, Etats-Unis en tête, commencent à donner des signes, encore timides, d’impatience. «Il est clair que l’Arabie saoudite a fait comprendre qu’elle serait prête à arrêter ses opérations aériennes», insiste Ahmed Almoaiad qui, lui-même, avait participé aux tentatives de paix infructueuses de cet été à Genève. «Mais cela ne veut pas dire que Riyad entend se retirer du jeu. Elle disposera encore d’innombrables moyens de rester présente sur le terrain, même en rangeant ses avions dans les hangars.»

Lorsqu’elle a entamé son opération «Tempête décisive», en mars, visant à stopper la progression du mouvement rebelle houthiste, l’Arabie saoudite est partie au combat la fleur au fusil. Epaulée par une coalition internationale (dix pays) elle était aussi soutenue, au moins tacitement, par les Etats-Unis et les Européens. Depuis lors, plusieurs pays du Golfe ont envoyé des troupes sur le terrain, agrémentées de nombre de mercenaires. Mais rien n’y fait. Certes, les forces loyalistes du président Abd Rabbo Mansour Hadi (le protégé des Saoudiens) ont réussi entre-temps à reprendre Aden, la deuxième ville du pays. Mais les victoires sur le terrain, obtenues au prix de bombardements indiscriminés et de violations en cascade des droits de l’homme, restent fragiles. Surtout, l’entrée en force des Saoudiens a fini d’ouvrir la boîte de Pandore dans ce pays pauvre, au passé tumultueux. Aujourd’hui, au mouvement de la rébellion houthiste (de confession zaydite, une branche du chiisme) s’ajoute le réveil des factions séparatistes du sud, qui ne veulent plus de l’unité avec Sanaa, la capitale. Les combats sont une aubaine pour Al Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), qui n’a jamais été aussi présente. A cela s’ajoute une nouvelle venue: l’organisation de l’État islamique (EI), qui a notamment revendiqué, il y a dix jours, l’assassinat du gouverneur d’Aden, le général Jaafar Saad. Aujourd’hui, bien peu nombreux sont ceux qui parient sur un Yémen qui serait capable de ressortir en une seule pièce de ces épisodes meurtriers.

Les grandes puissances ont eu tort d’adhérer ainsi à la logique de l’Arabie saoudite. Elles se sont piégées.

Pour le chercheur au CNRS Laurent Bonnefoy, les dés sont en quelque sorte pipés. A Macolin, il s’agira, comme à Genève cet été, de négocier sous le parapluie de la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU qui proclame le gouvernement d’Abd Rabbo Mansour Hadi comme seule «autorité légitime». «Les grandes puissances ont eu tort d’adhérer ainsi à la logique de l’Arabie saoudite. Elles se sont piégées en voulant rétablir une soi-disant légalité internationale qui, en réalité, n’est pas applicable sur le terrain.»

Jusqu’ici, au-delà de quelques critiques d’organisations non gouvernementales, le Yémen reste en marge des préoccupations internationales. Asphyxiée par un embargo, soumise aux combats et aux bombardements, la population est privée d’électricité depuis neuf mois, la nourriture se fait plus rare et les soins médicaux commencent à manquer. Les Cassandre ont d’ores et déjà tracé les perspectives qui verront bientôt des milliers de Yéménites rejoindre les rangs des «migrants» provenant de Syrie ou d’Afghanistan en direction de l’Europe. A Macolin, il va s’agir de remettre à flot un pays tout entier.

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