Bill Clinton fait penser au USS Greeneville: il est sorti de la Maison-Blanche comme le sous-marin de l'océan. Bonjour les dégâts… Et dans ces eaux agitées, la transition d'une présidence à l'autre ne se passe pas du tout comme prévu. On imaginait un Bill Clinton débarquant à New York auréolé de gloire et de réussites, prêt à repartir au combat sans même souffler. N'avait-il pas placé in extremis un de ses amis les plus proches, Terry McAuliffe, à la présidence du Parti démocrate? De l'autre côté, on promettait à George W. Bush, compte tenu de son affreuse élection, des débuts chaotiques et difficiles. C'est le contraire qui se produit. Les républicains se sentent d'autant plus au paradis que l'ancien président, empêtré dans ses affaires de grâces et de cadeaux, est devenu un pestiféré.

Même UBS n'en veut plus. La grande banque (UBSWarburg-PaineWebber aux Etats-Unis) a renoncé à la conférence qu'elle demandait à Bill Clinton pour un séminaire en avril. Les remous provoqués par la première intervention du président sortant (rémunérée 100 000 dollars) devant les actionnaires de Morgan Stanley Dean Witter ont incité UBS à cette prudente retraite: le patron de l'établissement américain avait dû présenter des excuses écrites à de gros clients furieux. Mais il semble que la malencontreuse lettre de recommandation en faveur de Marc Rich signée par l'un des dirigeants de UBS, Pierre de Weck, a pesé aussi dans la décision de la direction américaine. Le Credit Suisse First Boston, par contre, attend toujours Bill Clinton le 27 février. Il faut dire que sa conférence portera sur «le rôle des médias dans une démocratie capitaliste»…

Sur la presse, son pouvoir parfois dévastateur, The Pardoner (c'est son nouveau surnom) en connaît un rayon. Il est désormais son sujet, sans les moyens considérables de la présidence pour pouvoir guider le cours de l'information. Chaque jour lui apporte une nouvelle tuile, et même de fidèles démocrates le lâchent, comme Charles Schumer, sénateur de New York avec Hillary Clinton.

Car la pression monte dangereusement autour de l'affaire Marc Rich et des circonstances dans lesquelles le pardon a été accordé au financier en fuite réfugié à Zoug. Mary Jo White, le procureur de New York dont les services gèrent depuis dix-sept ans le dossier Rich, a ouvert une enquête criminelle. Tenue à l'écart de toute la procédure, à sa grande fureur, elle veut savoir désormais si les centaines de millions de dollars versés par Denise Rich, la femme divorcée du financier, au Parti démocrate et à la Fondation de la Bibliothèque William J. Clinton de Little Rock avaient un rapport avec la grâce accordée in extremis le 20 janvier, et si cet argent ne provenait pas par hasard indirectement de Suisse.

Prêt à collaborer

Mais le crime sera difficile à prouver. Il faut savoir qu'aux Etats-Unis, en l'absence d'une législation les interdisant, les dons aux partis sont légaux, et aussi bien sûr ceux faits à une fondation. Par ailleurs, le droit de grâce du président n'est pas soumis à des limitations et à des contrôles. Et les auditions en cours devant des commissions du Congrès sur le non-respect des procédures n'auront pas d'effets sur les pardons eux-mêmes. Elles révèlent simplement que le Département de la justice a été tenu sciemment dans l'ignorance de la décision qui se préparait; car s'il avait été complètement informé, il n'aurait pas pu taire sa désapprobation sur le dossier Rich, s'agissant d'un homme condamné et en fuite, et il aurait été impossible au président de ne pas tenir compte de ce veto.

Bill Clinton se dit prêt à collaborer à l'enquête ouverte, et il répète qu'il n'a accordé son pardon à Marc Rich qu'au vu de son dossier et compte tenu de sa longue pénitence helvétique. Mais le dommage pour l'ancien président est déjà immense. Surmonter cette épreuve-là, presque en simple citoyen, sera ardu. Et l'opprobre rejaillit sur Hillary Clinton, associée bien sûr à l'affaire des dons et des cadeaux. Mercredi, comme pour faire diversion, elle est intervenue au Sénat sur le dossier de la santé. Devant elle, tous les sièges étaient vides…