Une année après avoir été en première ligne pour faire tomber le régime d’Omar el-Béchir, les médecins soudanais mettent en garde contre un nouvel ennemi: le coronavirus. Le pays de 43 millions d’habitants, qui a disparu des radars médiatiques depuis la révolution, est très loin d’être le plus infecté d’Afrique, avec seulement 275 cas pour 22 morts officiellement recensés. Mais cela pourrait n’être que la pointe de l’iceberg. Mardi, la haut-commissaire aux droits de l’homme, la Chilienne Michelle Bachelet, a prévenu que le Covid-19 pourrait être un «point de basculement» pour le Soudan, appelant à une levée des sanctions contre ce pays paria.

Les médecins soudanais disent manquer de tout face à la pandémie. Les malades ne sont pas isolés et leurs contacts ne sont pas suivis, dénonce le comité central des médecins soudanais, une des organisations qui avaient été le fer de lance de la révolution soudanaise.

Capitale confinée

Un confinement a été décrété dans la capitale Khartoum et sa région, une mesure diversement suivie alors que le ramadan vient de commencer. Mais, à cette saison, les rassemblements sont rares, car il fait déjà 40 degrés et la capitale est peu densément peuplée, de même que cet immense pays. Le gouvernement de transition reconnaît les pénuries de matériel médical. Mais il pointe les presque trente ans de dictature d’Omar el-Béchir, qui ont mené le Soudan à la ruine.

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«Les gens nous font confiance, car nous étions avec eux dans les manifestations l’an dernier», témoigne le Dr Alshafie Hussein interrogé par le journal émirati The National. Le médecin raconte s’être confiné dans un hôpital de la capitale depuis le mois de mars pour soigner des patients atteints de Covid-19 et ne voit plus sa famille de peur de les contaminer. Les réseaux de la révolution se sont reconstitués contre le virus.

«Le Soudan reste beaucoup moins touché que l’Egypte voisine, tempère Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, à Paris, et spécialiste du monde arabe et méditerranéen. Le pays a bien d’autres soucis que le Covid-19 mais je comprends que l’ONU utilise cet argument pour réclamer davantage d’aide au Soudan.»

Sur la liste noire des Etats-Unis

La situation du Soudan est d’autant plus préoccupante que le pays ne peut compter que sur lui-même. «Il n’y a qu’une manière de prévenir une catastrophe humanitaire: les donateurs doivent tendre la main au Soudan», réclame la haut-commissaire aux droits de l’homme Michelle Bachelet.

La Chilienne pointe l’isolement du Soudan, un comble alors que les Soudanais ont réussi à se débarrasser de la dictature mais n’en sont pas récompensés. Le fait que le Soudan soit toujours inscrit par les Etats-Unis sur la liste des pays soutenant le terrorisme prive le Soudan d’accès à certains prêts, notamment ceux de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Les autorités de transition de Khartoum négocient avec l’administration Trump pour que le Soudan soit retiré de cette liste, sur laquelle figurent aussi l’Iran, la Syrie et la Corée du Nord. Le Soudan doit son inscription à cette liste au fait qu’il a hébergé Oussama ben Laden, avant que le Saoudien rejoigne l’Afghanistan où il a commandité les attentats du 11 septembre 2001.

Lundi, le général Abdel Fattah al-Buhran, le chef du Conseil souverain, l’organe de transition réunissant militaires et civils qui chapeaute le gouvernement, et le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo ont discuté au téléphone des modalités d’un retrait du Soudan de la liste, a indiqué le général. Les Etats-Unis réclament une indemnisation des victimes des attentats commis contre le navire de guerre USS Cole, au Yémen en 2000, et contre les ambassades américaines à Nairobi et à Dar es-Salaam, en 1998. Les deux attaques ont été revendiquées par Al-Qaida et Washington maintient que leurs auteurs ont été entraînés au Soudan.

«Stratégie du pourrissement»

«Nous devons agir rapidement pour fournir un soutien financier au Soudan. Autrement, nous courons le risque de voir le pays, après tant de promesses, replonger dans l’instabilité politique et un potentiel conflit», plaide Michelle Bachelet. Le Soudan est au milieu du gué dans sa transition. L’armée, qui avait fini par déposer le président Omar el-Béchir sous la pression populaire, n’est pas disposée à retourner dans ses casernes et laisser les civils gérer le pays.

«L’armée et les milices soudanaises jouent le pourrissement de la situation, décrypte Marc Lavergne. Elles espèrent que la population se soulève contre le gouvernement qu’elle a porté au pouvoir.» Malgré sa bonne volonté, le premier ministre civil Abdallah Hamdok n’a pas réussi à résoudre les conflits qui minent plusieurs régions du Soudan. Et la situation économique ne s’est pas améliorée depuis la chute d’El-Béchir. L’inflation a atteint 80% depuis le mois de mars et le gouvernement a dû lui aussi augmenter le prix du pain, la mesure qui avait poussé les Soudanais dans la rue fin 2018.

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