Mise à jour 13h05:

Le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan a dissous lundi les autorités de transition dont la quasi-totalité des membres civils sont déjà aux mains de l’armée, décrétant l’état d’urgence alors que des tirs ont déjà fait des blessés parmi les manifestants pro-démocratie. Depuis la matinée, le «coup d’Etat» dénoncé à l’international s’est déroulé en plusieurs étapes. Le premier ministre, son épouse, nombre de ses ministres et tous les membres civils du Conseil de souveraineté – plus haute autorité de la transition – ont été arrêtés par des militaires.

La télévision d’Etat a été prise par les militaires et à la mi-journée le général Abdel Fattah al-Burhane y est apparu. Ne cessant de répéter qu’il souhaitait toujours «une transition vers un Etat civil et des élections libres en 2023», après 30 ans de dictature d’Omar el-Béchir démis en 2019, il a malgré tout relevé tous les dirigeants de leurs fonctions. Le gouvernement est dissout, de même que le Conseil de souveraineté, a-t-il dit, les préfets et ministres sont limogés, et l’état d’urgence est déclaré dans tout le pays, a-t-il ajouté. Il a annoncé qu'il formerait un nouveau gouvernement composé de «personnes compétentes».


L’armée soudanaise a arrêté lundi les dirigeants civils, notamment le Premier ministre parce qu’il refusait de soutenir un «coup d’Etat», a annoncé le ministère de l’Information après des semaines de tensions entre militaires et civils qui se partagent le pouvoir depuis 2019. C’est un «coup d’Etat militaire», dénonce l’Association des professionnels, l’un des fers de lance de la révolte de 2019 qui a mis fin à 30 années de dictature d’Omar el-Béchir dans ce pays d’Afrique de l’Est, l’un des plus pauvre au monde. Avec le syndicat des médecins et des banques, ils appellent à la désobéissance civile à Khartoum déjà plongée dans le chaos, sans internet et avec des rues noires de monde se demandant quel nouveau rebondissement arrive dans un pays déjà secoué par un coup d’Etat manqué il y a un mois.

«J’appelle les forces armées à relâcher immédiatement les personnes retenues», a exhorté l’émissaire de l’ONU au Soudan Volker Perthes, jugeant «inacceptables» les arrestations de la quasi-totalité des civils au sein des autorités de transition. Les Etats-Unis, dont l’émissaire Jeffrey Feltman était la veille encore dans le bureau du Premier ministre, Abdallah Hamdok, aujourd’hui arrêté, se sont dits «profondément inquiets», prévenant que «tout changement du gouvernement de transition mettait en danger l’aide américaine». Pour sa part, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a appelé la communauté internationale «à remettre la transition soudanaise sur les rails», tandis que la Ligue arabe se disait «inquiète», exhortant au «dialogue». L’Allemagne, elle a «clairement condamné» lundi la tentative de coup d’Etat au Soudan qui «doit cesser immédiatement» pour permettre la poursuite d’une «transition politique pacifique vers la démocratie», selon un communiqué du ministre des Affaires étrangères.

«Un coup d’Etat rampant»

Dans un pays où les télécommunications sont de plus en plus aléatoires et la télévision d’Etat a été prise d’assaut par des soldats sans qu’aucune annonce n’y soit faite, seul un canal subsiste: des communiqués du ministère de l’Information sur Facebook. «La plupart des ministres et les membres civils du Conseil de souveraineté ont été arrêtés […] par des forces militaires», a-t-il d’abord annoncé. Puis, a-t-il ajouté, «après qu’il a refusé de soutenir le coup d’Etat, des forces armées ont arrêté le Premier ministre Abdallah Hamdok et l’ont emmené vers un lieu non identifié». Elle a également diffusé un communiqué du bureau du premier ministre appelant la population «à protester par tous les moyens pacifiques possibles» contre «un coup d’Etat».

Dans les rues de Khartoum, où les réseaux sociaux ne sont plus accessibles pour beaucoup, de nombreux Soudanais ont conspué le général Abdel Fattah al-Burhane, qui chapeaute le Conseil de souveraineté désormais amputé de sa part civile, ont constaté des correspondants de l’AFP. Beaucoup convergeaient vers le principal axe du centre-ville où des pro-civils avaient organisé jeudi une démonstration de force aux cris de «révolution» pour refuser ce que les militants appelaient déjà «un coup d’Etat rampant».

«Nous n’accepterons pas de régime militaire et nous sommes prêts à sacrifier nos vies pour la transition démocratique», a juré l’un d’eux à l’AFP, Haitham Mohamed. «Nous ne quitterons pas les rues avant le retour du gouvernement civil et la reprise de la transition», affirme de son côté Sawsan Bachir, elle aussi sous la nuée de drapeaux soudanais. Le ministère de l’Information soudanais a lui annoncé sur Facebook que les forces armées tiraient «à balles réelles» sur des manifestants «refusant le coup d’Etat militaire» dans le centre de Khartoum, dont l’accès est bloqué par des blocs de béton et des soldats depuis plusieurs jours.

La transition post-dictature dans un pays quasiment toujours sous la férule des militaires et des islamistes depuis son indépendance il y a 65 ans, la transition battait de l’aile depuis longtemps. Entre luttes de pouvoir parmi les civils et militaires décidés à conserver leurs acquis politiques et économiques, elle a débuté dans l’union sacrée avant de finir morcelée.

Tensions croissantes

En avril 2019, l’armée poussait au départ Omar el-Béchir après trois décennies de pouvoir, sous la pression d’une énorme mobilisation populaire. Depuis août de la même année, un Conseil de souveraineté composé pour moitié de civils et pour moitié de militaires, menait le pays, promettant les premières élections libres fin 2023. Mais ces derniers jours, la tension est montée entre les deux camps. Le 16 octobre, des pro-armée ont planté leurs tentes devant le palais présidentiel où siègent les autorités de transition. En réponse, le 21 octobre, des pro-civils sont descendus par dizaines de milliers dans les rues du pays, dans un joyeux festival pour, disaient-ils, «sauver» leur «révolution» anti-Béchir.

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Le principal bloc civil, les forces pour la liberté et le changement (FLC), qui a mené les manifestations anti-Béchir en 2019, s’est scindé en deux factions opposées. «La crise actuelle est artificielle», a déclaré Yasser Arman, leader du FLC, samedi à Khartoum, décriant lui aussi «un coup d’Etat rampant». «Nous renouvelons notre confiance dans le gouvernement, le premier ministre Abdallah Hamdok, et dans la réforme des institutions de transition, mais sans ordre ni imposition», avait-il ajouté.

Le poids des militaires

Les tensions entre les deux parties existent depuis longtemps, mais les divisions se sont exacerbées après le coup d’Etat manqué du 21 septembre. La semaine dernière, des dizaines de milliers de Soudanais ont défilé dans plusieurs villes pour soutenir le transfert complet du pouvoir aux civils et pour contrer un sit-in rival de plusieurs jours devant le palais présidentiel dans la capitale Khartoum, qui exigeait un retour au «régime militaire». Abdallah Hamdok a précédemment décrit les divisions au sein du gouvernement de transition comme la «crise la plus grave et la plus dangereuse» à laquelle est confrontée la transition.

Samedi, le premier ministre a démenti les rumeurs selon lesquelles il avait accepté un remaniement ministériel, les qualifiant de «non exactes». Il a également «souligné qu’il ne monopolisait pas le droit de décider du sort des institutions de transition». Samedi également, l’envoyé spécial des Etats-Unis pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, a rencontré conjointement Abdallah Hamdok, le président de l’organe dirigeant du Soudan, le général Abdel Fattah al-Burhan, ainsi que le commandant paramilitaire Mohamed Hamdan Daglo. Selon des analystes, les récentes manifestations de masse témoignent d’un fort soutien à une démocratie dirigée par des civils, mais les manifestations de rue risquent d’avoir peu d’impact sur les puissantes factions qui font pression pour un retour au régime militaire.