Khartoum, début février. Une chaleur sèche et un calme trompeur enveloppent la capitale du Soudan dont l'expansion a été telle ces dernières années, sous la pression des réfugiés venus du sud, que l'aéroport se trouve désormais au beau milieu de la ville. Les flonflons et la pompe du 6e Sommet de l'Union africaine (UA) se sont dissipés. Du 23 au 24 janvier, ils ont accompagné les dirigeants des 53 pays du continent qui s'étaient retrouvés ici à l'invitation du président Omar el-Béchir. En dépit de tous ses efforts, ce dernier n'a pas obtenu ce qu'il voulait: la présidence de l'UA pour 2006, finalement attribuée au Congolais Denis Sassou-Nguesso.

Camouflet

A tort ou a raison, ses pairs n'ont pas jugé opportun de placer à la tête de leur organisation un homme dont le régime est accusé des pires crimes dans sa lutte contre la rébellion du Darfour, province occidentale grande comme la France, qui jouxte le Tchad et où des dizaines de milliers de personnes sont mortes et plus de 2 millions ont été déplacées depuis le début des hostilités en février 2003. Pour l'homme fort du Soudan, le camouflet a été cinglant, même s'il a obtenu la promesse d'occuper le poste convoité en 2007. Il faut dire qu'un an après avoir signé, le 9 janvier 2005, avec le colonel John Garang (décédé depuis dans un accident d'hélicoptère) un accord de paix global mettant fin à la guerre de plus de vingt ans entre le Nord musulman et le Sud animiste et chrétien du pays, Omar el-Béchir comptait bien tirer les premiers bénéfices de cette avancée historique. Or, il n'en a rien été.

C'est que la République islamique du Soudan est plus que jamais au centre de l'attention de la communauté internationale, et des Etats-Unis en particulier. A cause du conflit du Darfour, bien sûr, et de celui de basse intensité qui couve dans la région côtière de Port-Soudan, à l'est, conflits qui voient tous deux la périphérie se révolter contre le centre pour obtenir une meilleure répartition du pouvoir et des richesses. Mais aussi à cause des missions de l'Union africaine et des Nations unies qui y sont déployées (lire encadré). A cause de son régime sulfureux qui a accueilli Oussama ben Laden de 1990 à 1996 et qui fait que le pays est toujours sur la liste noire des Etats soutenant le terrorisme dressée par Washington. Enfin, le Soudan, plus grand pays d'Afrique, est un mastodonte de 2,5 millions de kilomètres carrés entouré de neuf Etats (dont l'un, le Tchad est en «état de belligérance» avec lui) et est devenu exportateur de pétrole en 1999. Un cocktail explosif qui suscite tout à la fois les inquiétudes, attire les convoitises et encourage les forces centrifuges.

Conspiration

«Bien sûr que nous sommes victimes d'une conspiration américaine. Et ce pour trois raisons: d'abord parce que nous n'avons pas toujours dit oui aux Etats-Unis, ensuite parce que nous sommes une république islamique qui pourrait devenir un jour une puissance régionale, et enfin à cause du pétrole.» Djellaba et turban blancs immaculés, Ali Ahmed Kerti ne s'embarrasse pas du langage diplomatique. Et pourtant il porte le titre de ministre d'Etat aux affaires étrangères dans le gouvernement d'union nationale qui regroupe depuis septembre dernier le Congrès national (CNP, du président el-Béchir) et les ex-rebelles sudistes du Mouvement pour la libération du peuple soudanais (SPLM, de feu John Garang). Proche du président el-Béchir, Ali Ahmed Kerti est en fait l'alter ego du ministre des Affaires étrangères, le sudiste Lam Akol. En effet, par souci d'équilibre, chaque ministre d'un bord est flanqué d'un ministre d'Etat de l'autre bord.

Vers la partition

Confortablement installé dans son vaste bureau dominant le Nil Bleu, le ministre Kerti poursuit son analyse. Le Darfour? «C'est une affaire interne qui oppose tribus nomades et agriculteurs. Il n'y a là rien de nouveau sinon que certains acteurs extérieurs ont aidé à fomenter la rébellion. On ne peut pas parler de nettoyage ethnique, le Darfour n'est pas le Kosovo.» Et que pense le ministre de l'accord de paix entre le Nord et le Sud qui prévoit la tenue, en 2011, d'un référendum sur l'autodétermination du Sud. «Tout dépendra de la manière dont nous aurons mis en œuvre l'accord de paix jusqu'à cette date. Nous au Nord, nous ferons tout pour éviter la partition, nous sommes pour l'unité du pays. Il faudra convaincre les gens que ce choix est le bon. Mais nous craignons ceux qui ne souhaitent pas aller dans ce sens.»

Nhial Bol a bien du mal à caser son double mètre dans le fauteuil de son minuscule bureau de directeur du Citizen, quotidien indépendant de langue anglaise qu'il édite à Khartoum. Autant le ministre Kerti incarne ce pouvoir de «la petite élite arabe de la vallée du Nil» qui veut continuer à contrôler le Soudan, selon l'expression du chercheur français Gérard Prunier dans son dernier livre*, autant Nhial Bol représente jusqu'à la caricature cette volonté des Africains de voler de leurs propres ailes. «Il n'y a rien qui unisse le Soudan», lance cet habitué des geôles soudanaises où il a croupi à de nombreuses reprises pour avoir critiqué le régime de Khartoum. «La seule solution pour éviter que le pays n'éclate, c'est une solution à la sud-africaine: que la minorité arabe rende le pouvoir à la majorité africaine», affirme ce membre du SPLM qui souligne qu'au-delà des beaux discours et de l'accord de paix de janvier 2005, «gens du Nord et gens du Sud n'ont absolument pas confiance les uns dans les autres». «Pour ce qui me concerne, je suis convaincu que la partition aura lieu en 2011, et qu'alors c'est le Soudan entier qui éclatera.»

Pas de doute, écartelé entre le Nord et le Sud, menacé dans son intégrité à l'ouest et à l'est, le Soudan vit une étrange partie d'équilibrisme: entre paix fragile et guerre larvée. Jusqu'à quand?

* Gérard Prunier: «Le Darfour, un génocide ambigu». La Table Ronde, 267 pages, novembre 2005.