Afrique

«Le Soudan du Sud est menacé par la faim à cause des violences»

Au terme d’une visite dans la région la plus touchée par la malnutrition, Arjan Ehenkamp, le directeur de la section hollandaise de Médecins sans frontières (MSF), décrit la situation désespérée des Sud-Soudanais, mais ne confirme pas la famine décrite par l’ONU

Au Soudan du Sud, jeune Etat enlisé dans la guerre civile, la famine touche plus de 100 000 personnes et en menace des millions d’autres, selon l’ONU. Arjan Ehenkamp, directeur de la section hollandaise de Médecins sans frontières (MSF), revient des comtés du mal nommé Etat de l’Unité, là où a été déclarée la famine. Une région reculée et rurale, non loin des champs de pétrole, seule richesse du pays, mais où les routes et les autres infrastructures sont inexistantes. Le Hollandais connaît bien le pays, où il a été chef de mission pour MSF avant l’indépendance du Soudan du Sud en 2011.

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Le Temps: La situation est-elle aussi catastrophique que le dit l’ONU?

Arjan Ehenkamp: Le plus triste au Soudan du Sud, c’est que rien ne change vraiment. Quand j’y étais la dernière fois, les Sud-Soudanais se battaient pour gagner leur indépendance contre le Nord. Aujourd’hui, les combats font toujours rage mais à l’intérieur du nouvel Etat. Si les habitants sont menacés par la faim, c’est à cause des violences. J’ai rencontré des déplacés qui se sont réfugiés dans la brousse. Ils n’osent pas rentrer dans leurs villages. Ils m’ont dit: si nous envoyons les hommes semer les champs, ils se font tuer. Les femmes, elles, risquent d’être violées. Ils ne peuvent compter que sur les personnes âgées pour leur survie.

– Qui sont les responsables de ces attaques?

– Le conflit au Soudan du Sud est très complexe. C’est un affrontement personnel entre le président Salva Kiir contre les rebelles de son ancien vice-président Riek Machar. Cette guerre met aussi aux prises les groupes ethniques des deux principaux protagonistes. C’est aussi une lutte pour le contrôle des ressources, à commencer par le pétrole. Ce conflit a enfin des ramifications locales avec de nombreuses milices plus ou moins affiliées à l’un ou l’autre camp. Les Sud-Soudanais que j’ai rencontrés mettent souvent en cause ces dernières. Mais, comme nous ne sommes pas en permanence sur place, il est impossible de déterminer les responsabilités. Ces dernières années, notre hôpital dans la ville de Leer a été attaqué et pillé trois fois. Il sera très difficile de le relancer.

– Confirmez-vous l’existence d’une famine dans cette région?

– Je ne minimise pas la gravité de la situation nutritionnelle mais nos données ne montrent pas de famine. Ce stade ultime a été déclaré par l’IPC (Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire) qui est un forum indépendant de l’ONU, mais j’ignore sur quelle base. MSF est en effet l’une des seules organisations à être présente dans cette région très inhospitalière et ce depuis 30 ans.

– Ce signal d’alarme devrait au moins permettre à la communauté internationale de se mobiliser, non?

– Les distributions alimentaires sont vitales. Mais, plus fondamentalement, le Soudan du Sud a besoin de stabilité. Si les déplacés peuvent rentrer chez eux, ils pourront subvenir à leurs besoins.

– La dégradation de la situation humanitaire peut-elle faire pression sur les belligérants?

– Certaines autorités locales ont promis de faciliter l’accès des humanitaires à la population. Mais, malheureusement, je ne crois pas que l’aggravation de la situation changera la dynamique du conflit. Au Soudan du Sud, l’aide humanitaire a toujours été instrumentalisée par les différents acteurs du conflit, comme le montre le matériel pillé dans notre hôpital de Leer. Cela ne signifie pas qu’il faut baisser les bras. On peut minimiser les risques de détournement, par exemple, en ne déléguant pas les distributions d’aide alimentaire ou médicale à la population.

– MSF est-elle concernée par l’augmentation exponentielle des permis de travail pour les étrangers récemment annoncée par le gouvernement sud-soudanais? Des permis désormais fixés à 10 000 dollars par année…

– Oui, nous étions concernés mais les autorités de Juba ont suspendu cette mesure après les protestations des ONG. Chaque pays a le droit d’imposer des permis de travail aux étrangers, mais pour autant que cela soit proportionné. Cela n’était manifestement pas le cas. Le gouvernement devrait faciliter le travail des humanitaires, pas le compliquer.

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