Sur l’avenue El-Qasr, artère centrale de Khartoum, Ibrahim a le visage fermé. A chaque coup de téléphone, une mauvaise nouvelle tombe. La fermeture progressive depuis la veille d’une grande partie des ponts menant à la rive sud de la capitale soudanaise rend incertaine l’ampleur de la mobilisation. Après un quart d’heure d’attente interminable, des chants résonnent au loin. Enfin, un premier cortège apparaît brandissant une banderole, bientôt suivi par d’autres groupes qui affluent toujours plus nombreux vers le centre-ville. Très vite, des affrontements éclatent avec les forces de sécurité, poussant ces dernières à reculer. Profitant de la confusion générale, une foule compacte de manifestants parvient à se masser devant les grilles du palais présidentiel.

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Des manifestants dans les rues

Aux portes du pouvoir, face aux chars de l’armée se repliant sous la pression de la rue, Iqbal est à genoux. La jeune femme, un drapeau soudanais noué autour du cou, pleure de joie. Autour d’elle, les manifestants embrassent les militaires en scandant «jaishna» (notre armée), les incitant à se ranger du côté de la rue.

Dimanche, depuis le début d’après-midi, l’épais nuage de gaz lacrymogène et le bruit sec des grenades assourdissantes qui s’abattaient sur l’avenue El-Qasr n’ont pas eu raison des centaines de milliers de manifestants descendus dans la rue pour envoyer un message clair au régime en place.

Les rassemblements hebdomadaires comme celui d’aujourd’hui se sont multipliés après le 25 octobre. Ce jour-là, à l’aube, les principaux leaders civils et activistes politiques ont été arrêtés à leur domicile par l’armée. Au même moment, internet et les télécommunications étaient coupés dans l’ensemble du pays. Ce coup d’Etat, auquel beaucoup s’attendaient après la tentative du 21 septembre, n’avait pourtant pas été anticipé. Il s’est soldé par une reprise en main du pays par le président du Conseil de souveraineté de transition, le général Abdel Fattah al-Burhan, face à des civils remettant en cause les intérêts politiques et économiques de l’armée.

Journée symbolique 

Mais ce dimanche, le rassemblement porte une symbolique toute particulière. Le 19 décembre 2018, à Atbara – ville industrielle à 300 km au nord de Khartoum –, des étudiants rejoints par la population descendaient dans la rue pour protester contre l’augmentation du coût de la vie. Ce jour-là, le siège local du NCP – le parti du dictateur déchu Omar el-Béchir – était incendié. «Atbara a donné l’exemple au reste du pays, on a montré qu’on pouvait descendre dans la rue et défier le régime», se souvient Emad, la mère de Tariq Ali, premier martyr de la révolution soudanaise. Comme d’autres manifestants d’Atbara, Emad est venue jusqu’à Khartoum pour protester contre le régime.

Dans le mois qui a suivi le coup d’Etat, la répression violente et les tirs à balles réelles par les forces de sécurité étaient choses courantes. Mais dimanche matin, le pouvoir semblait hésitant quant à la stratégie à adopter. C’est qu’en gelant les capitaux et programmes d’allégement de la dette alloués au Soudan, la communauté internationale a fortement réduit la marge de manœuvre du général al-Burhan. Bien que le président putschiste ait réussi à calmer le jeu en libérant et rétablissant à son poste le premier ministre Abdallah Hamdok, le respect du droit de manifester est l’une des conditions préalables au retour de l’aide étrangère. Un nouveau bain de sang durant ce qui est désormais la neuvième marche depuis le coup d’Etat mettrait définitivement en péril un soutien économique international plus que nécessaire à la stabilité du pays.

En face, la peur d’une répression sanglante est balayée par une détermination contagieuse. «Dans l’histoire du Soudan, dès que quelqu’un a un peu de pouvoir, même un petit doigt, il s’y accroche jusqu’au bout. Mais on se battra pour le lui couper», s’amuse Mohammed, membre d’un comité de résistance d’Omdurman, la plus grande ville du pays.

D’après le syndicat de médecins soudanais, les forces de sécurité sont responsables de la mort de 45 manifestants depuis le coup d’Etat. «Je veux dire aux putschistes qu’ils n’ont pas compris que chaque proche que nous perdons ne fait que renforcer notre détermination à leur égard», confie Amal, une jeune militante de la localité d’Halfaiya venue manifester avec sa mère. Un peu à l’écart, Mohammed un radiboun (jeune en colère) dévoile les stigmates des impacts de balles qu’il porte depuis la révolution «Tout le monde ici a perdu au moins un frère, un fils, un ami, on ne peut pas rester chez soi et ne rien faire.»

«On n'acceptera jamais de retour en arrière» 

Dans un café de Bahri, ville jumelle de Khartoum et lieu de réunion de la jeunesse engagée, cette détermination est également partagée. Enas, tout juste diplômée, voile sur les épaules et cigarette à la main, insiste: «Sous el-Béchir, je n’aurais pas pu être assise à un café avec des garçons qui ne sont pas de ma famille ni porter de pantalon ou avoir les cheveux tressés, on s’exposait tous les jours à la police des mœurs, qui pouvait nous arrêter ou nous frapper.» Rania et Shaimaa, deux autres jeunes femmes assises à la table, abondent en témoignages d’agressions verbales et parfois physiques. «Si aujourd’hui l’on continue à sortir dans la rue contre le coup d’Etat, poursuit Enas, c’est aussi pour ne pas perdre cette relative liberté acquise avec la révolution, on n’acceptera jamais de retour en arrière.»

Car si la place de la femme dans le pays s’est améliorée depuis la révolution, notamment dans les grands centres urbains, la société soudanaise reste conservatrice. «Dans les faits, les articles 152 et 153 qui criminalisent les comportements ou les tenues indécents ne sont plus réellement appliqués, mais ils n’ont toujours pas été abrogés, explique Insaf, membre d’une organisation féministe, c’est d’autant plus dangereux pour nous que leur interprétation reste à la discrétion du policier ou du juge.»

Mais pour l’heure, dans les ruelles adjacentes au palais présidentiel, les manifestants tentent toujours de résister aux assauts répétés des forces de sécurité. «Nous sommes des centaines de milliers dans la rue aujourd’hui, le régime ne peut pas nous ignorer», s’anime Ibrahim, retrouvé aux abords du palais. «Ce gouvernement est compromis depuis le coup d’Etat, il n’a d’autres choix que de démissionner.» Soudain un sifflement transperce la foule. A quelques mètres d’Ibrahim, un jeune s’effondre. Touché à la tête, il ne se relèvera pas, abattu par les forces de sécurité.