Sourde bataille pour la direction de l’OMPI

ONU La direction de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle est convoitée

Très contesté, Francis Gurry sera-t-il réélu?

Le directeur d’une grande organisation internationale qui traite un de ses employés ainsi qu’un ambassadeur «d’idiots» ou l’ancien commissaire européen Michel Barnier de «plouc». Le même directeur qui manœuvre pour empêcher les représentants du personnel de prendre la parole lors d’une réunion importante des Etats membres. Quant aux pays qui vont à l’encontre des intérêts du directeur, ce sont des «ordures».

Voilà les méthodes qui ressortent d’e-mails envoyés par l’Australien Francis Gurry, à la tête de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) depuis 2008, à sa conseillère stratégique. Miranda Brown vient de se retourner contre son ancien patron et l’attaque en justice pour «abus de pouvoir».

Cette plainte vient s’ajouter aux affaires qui se sont accumulées durant le mandat de Francis Gurry: découverte de la livraison de terminaux informatiques à la Corée du Nord et à l’Iran, promesses d’ouvrir des bureaux à Moscou et à Pékin sans en référer aux Etats membres, qui avaient du coup refusé de voter le budget de l’organisation en automne dernier, et enfin prélèvement de l’ADN d’employés à leur insu.

Le directeur brigue cette semaine un second mandat de six ans. Réunis jeudi et vendredi, les 83 pays qui composent le comité de coordination de l’OMPI devront départager quatre candidats: Francis Gurry, le Nigérian Geoffrey Onyeama, l’actuel vice-directeur de l’organisation, et les ambassadeurs estonien Jüri Seilenthal et panaméen Alfredo Suescum. En 2008, l’Australien l’avait emporté… d’une seule voix.

Le poste est stratégique et convoité. L’OMPI gère les brevets et les marques au niveau mondial. Elle propose un service de règlement des différends en cas de litige. Elle est donc au cœur d’énormes enjeux économiques. Le vote qui aura lieu à bulletin secret alimente toutes les intrigues et les spéculations. Le choix devra ensuite être entériné en mai par les 186 Etats membres de l’organisation, ce qui n’est normalement qu’une formalité.

Mais la normalité n’est pas la règle à l’OMPI. L’organisation avait déjà été secouée par une grave crise, lorsque le prédécesseur de Francis Gurry, le Soudanais Kamil Idris, avait été poussé vers la sortie pour avoir menti sur son âge sur fond de soupçons de corruption.

Derrière les parois de verre qui surplombent la place des Nations, à Genève, l’atmosphère est à nouveau très lourde. «Le personnel vit dans un climat de terreur», décrit un employé, sous le couvert de l’anonymat. Chacun reconnaît chez l’Australien un esprit brillant, parfaitement au fait des enjeux cruciaux de la propriété intellectuelle. Mais le style de management du directeur général divise.

L’Australien n’est pas un homme de dialogue et ne tolère pas la contradiction, dénoncent ses détracteurs qui évitent soigneusement d’apparaître de peur des rétorsions. Ils décrivent un mode de fonctionnement opaque et un retour progressif aux pratiques de favoritisme et de clientélisme en cours chez son prédécesseur.

Le corps commun d’inspection de l’ONU, des enquêteurs chargés de faire des recommandations pour une meilleure gestion des agences onusiennes, s’apprête d’ailleurs à rendre un rapport sur l’OMPI. Dans la version soumise à l’organisation pour commentaires que Le Temps s’est procurée, on peut lire que moins de 15% des employés estiment que les recrutements se font de façon transparente et équitable. Les deux auteurs du rapport critiquent aussi un programme de départs volontaires qui a concerné 87 employés et qui a coûté 22 millions de francs, soit plus de 250 000 francs par personne.

Elle aussi Australienne, Miranda Brown a été la conseillère stratégique de Francis Gurry. Elle a démissionné en novembre 2012, estimant que sa situation était devenue intenable. Son rôle était justement d’apaiser les relations avec le personnel et les Etats membres de l’organisation.

Dans sa plainte déposée le 5 février dernier devant le Tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’équivalent des Prud’hommes pour les organisations internationales, en plus des reproches «d’abus de pouvoir», elle accuse son ancien patron d’avoir enterré plusieurs affaires embarrassantes.

A commencer par les prélèvements d’ADN, qui hantent depuis des années l’OMPI. En 2007, Francis Gurry n’était alors pas encore directeur mais il avait été la cible de lettres anonymes l’accusant de harcèlement sexuel et d’irrégularités financières. Il avait porté plainte devant la justice genevoise.

En mai 2008, son prédécesseur Kamil Idris avait alors autorisé la levée de l’immunité de plusieurs hauts fonctionnaires soupçonnés et la police genevoise avait procédé à des prélèvements d’ADN pour démasquer le corbeau. Sans résultat probant. Mais une fois mis hors de cause plusieurs employés ont eu la surprise de découvrir dans le rapport des Hôpitaux universitaires genevois (HUG) que certains effets personnels – rouge à lèvres, fil dentaire, paquet de bonbons et de cigarettes, agrafeuse… – leur avaient été subtilisés pour effectuer d’autres prélèvements. Fait aggravant, ces objets ont été reçus par les HUG en mars 2008, un mois avant la levée de l’immunité et donc en dehors de toute procédure légale.

Une employée visée avait à son tour saisi la justice. Mal lui en a pris. Elle a été menacée d’être transférée à Singapour, décrit Miranda Brown dans sa récente plainte. L’ancienne conseillère de Francis Gurry avait fait la navette entre le directeur et l’employée pour trouver une alternative et elle a finalement obtenu un autre poste à Genève. Mais aucune investigation impartiale n’a pu être menée au sein de l’OMPI pour découvrir qui a ordonné cette opération rocambolesque, dénonce Miranda Brown.

La plaignante n’a pas souhaité s’exprimer ici, y compris sur le fait que son action intervient en pleine campagne électorale à l’OMPI. L’Australien est-il l’objet d’une cabale? Francis Gurry n’a pas non plus voulu répondre à nos questions. Il regrette toutefois que Le Temps «ne soit pas intéressé par les questions de fond» mais «préfère traiter les allégations non fondées d’un employé mécontent à qui on a demandé de quitter l’organisation».

Pour l’instant, rien ne filtre sur les intentions des pays membres en vue du vote de la semaine prochaine. Les Etats-Unis, qui avaient ouvertement précipité le départ de Kamil Idris, avancent masqués. Pour eux, il serait embarrassant de faire trébucher ouvertement le candidat de l’allié australien.

Au Congrès américain, la cause anti-Gurry réunit des élus démocrates et républicains. Ils ne pardonnent pas à l’Australien d’avoir «secrètement livré à la Corée du Nord et à l’Iran du matériel informatique au mépris des sanctions américaines». L’OMPI souligne qu’il s’agissait d’une «assistance technique» normale pour améliorer le respect des normes de propriété intellectuelle dans les deux pays. L’ONU a reconnu que ces livraisons ne violaient pas les sanctions du Conseil de sécurité.

Dans une énième lettre datant du 10 février, l’élue démocrate Zoe Lofgren a demandé au secrétaire d’Etat John Kerry que les Etats-Unis fassent barrage à la réélection de l’Australien, qui «met en péril la probité du système de protection de la propriété intellectuelle».

«Le personnel vit dans un climat de terreur», décrit un employé sous le couvert de l’anonymat